Je me souviens de Kiev

Illustration de Antonin Briand

Par Aya Gogishvili

Je me souviens de Kiev. 

J’ai eu la chance d’y passer avec un ami cher à mon cœur, lors d’un merveilleux voyage en train en 2019. Ce passage constituait pour moi une étape importante de notre parcours. Je tenais absolument à découvrir l’Ukraine, et sa capitale en particulier. 

Depuis toute petite, la culture slave dégage à mes yeux une aura fascinante et mystérieuse qui m’a profondément marquée. Elle résonne encore en moi jusqu’à aujourd’hui, sans que je puisse comprendre pourquoi. Ses représentants, les oeuvres qui lui sont liées me semblent toutes comporter une intensité indéfinissable, un savant mélange de sentiments à mi-chemin entre un goût marqué pour l’autodestruction et la connaissance profonde des méandres de l’âme humaine. Cette science des émotions, certains l’ont appelée l’âme russe. Et cette âme, elle a passionné la petite fille que j’étais. Tout ce qui venait de l’Est m’intéressait. Encore plus à partir du moment où j’ai commencé à apprendre la langue russe : musiques, cuisine, contes, films, folklore et traditions, histoire, actualités, littérature, légendes, coutumes et mentalités… En primaire, j’écrivais déjà des histoires qui se passaient au temps d’une URSS dont je ne connaissais rien tout en rêvant de revoir virevolter des danseurs géorgiens. Autant dire que j’avais hâte de découvrir mon premier pays russophone… J’avais eu l’occasion de voyager en Pologne quelques années auparavant, et le pays m’avait paru plutôt proche de la culture européenne. Alors l’Ukraine, c’était la Porte charriant les vents d’Est! 

Je me souviens de Kiev, et de l’impression de légèreté que j’ai ressentie en arpentant ses rues. Ses avenues sont immenses, et donnent envie de se promener le nez en l’air. On croirait presque ne pas se trouver dans une métropole, tant elles sont larges. La cité ne nous pèse pas. Partout, on peut respirer. Et cette âme si particulière, elle plane sur la ville comme un grand oiseau mystérieux. Kiev a abrité en son sein deux de mes auteurs favoris : Nicolas Gogol d’abord, l’homme à la psyché torturée, qui mourut en suppliant qu’on lui amène une échelle. Ensuite, et surtout, l’incontournable Mikhaïl Boulgakov, auteur du chef-d’oeuvre absolu Le Maître et Marguerite. La maison du génie est visitable, et c’est avec émotion que je m’y suis rendue. La capitale ukrainienne est une ville d’art et de culture. Il ne faut pas chercher bien longtemps pour y trouver une flopée de théâtres, marchés aux puces et galeries d’art en tous genres. Même la nuit, les artistes de rue sont nombreux à rejoindre les fêtards pour peupler les trottoirs de la ville. 

Je me souviens de Kiev, et de ses secrets cachés derrière ses grandes vitrines illuminées. Il suffit de passer un porche pour découvrir un autre univers, ce qui laisse imaginer qu’il existerait une part cachée, occulte de la ville… Cette aura tient peut-être à la religion orthodoxe? J’ai été émerveillée d’y découvrir mes premières cathédrales aux dômes si particuliers. Et Sainte Sophie ne fut pas celle qui m’impressionna le plus. Le Laure de Petchersk est un grand centre religieux orthodoxe, sous lequel courent des galeries contenant les corps de 79 saints momifiés exposés dans des tombeaux ouverts. La visite se fait à la seule lumière des cierges disponibles à l’entrée du site. Etait-ce l’aura si particulière du Laure? Etait-ce la lourdeur de l’atmosphère de ces galeries, ou encore des restes d’une ancienne peur du noir? Une chose est certaine, je ne ressortis pas indemne de cette expérience. 

Je me souviens de Kiev, et de sa beauté. Des gens que nous y avons rencontrés. J’ai encore en tête le cahot des vieux trains que nous avons empruntés, les rues d’Ivano-Frankovsk, ou de Tchernivtsi. Mais aujourd’hui, cette guerre qui durait depuis huit ans dans le Donbass s’est étendue à l’Ukraine entière. Et mon coeur est brisé. Je n’arrive pas à imaginer ces avenues aériennes détruites par les canons, ses habitants gisant sous les décombres. Et j’ai peu de mots pour décrire ce que je ressens. L’être humain apprendra-t-il un jour à vivre en paix? Je n’ai pas de réponse à cette question, et l’heure n’est pas à la philosophie. Mes pensées vont vers les victimes. Les vies ukrainiennes brisées. Je souhaite que ce conflit fratricide trouve une issue pacifique le plus rapidement possible. Et je me rappelle avec force aussi à quel point les cultures de la Russie et de l’Ukraine sont soeurs. Elles sont liées, de par leur histoire, de par leur essence. Et les manifestations pacifiques à Moscou ou Saint Pétersbourg sont un symptôme de cet état de fait. Je veux croire que les agissements atroces d’un chef d’État ne changeront jamais le lien entre ces deux peuples. Car c’est toujours la même chose, que l’on parle de la Palestine, de la Syrie, de l’Irak, du Mali, du Yémen, de la Guinée, de l’Afghanistan ou de l’Ukraine. Ce sont toujours les petites gens qui n’ont rien demandé d’autre que vivre ensemble qui font le jeu des puissants pour des intérêts qui les dépassent.

Moi, je ne cesserai pourtant jamais de croire que l’être humain est capable d’apprendre de ses erreurs.

« La guerre, ce sont des hommes qui ne se connaissant pas et qui se massacrent au profit d’hommes qui se connaissent et ne se massacrent pas. » Paul Valéry

Toutes mes pensées aux victimes et leurs familles.

Слава Україні!

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s