Chroniques de rando #9 – La Roche aux fées

Illustration de Antonin Briand

Par Aurore Blanc et Aya Gogishvili

« La voix chante toujours à en râle-mourir 
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été 
Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire » 
Guillaume Apollinaire, « Nuit rhénane », Alcools, 1913

En bordure de la commune de Essé, à quelques dizaines de kilomètres de Rennes, se dresse le célèbre mégalithe néolithique de la Roche aux Fées. Son nom, comme un appel au rêve et aux histoires, pousse les joyeux voyageurs de VETC à aller y faire un tour par beau dimanche de mars. Bien que le site soit proche de leur lieu de vie, ils ne s’y étaient encore jamais rendus. Ils sont seuls sur le petit parking, et seuls encore à leur arrivée face au monumental dolmen composé de nombreux blocs de schiste. Un chêne ancestral dont les racines semblent presque s’être muées en roche tend ses branches nues vers l’entrée, comme une invitation à franchir une frontière invisible. 

[Depuis que ce nom m’est parvenu aux oreilles pour la première fois, la Roche aux fées m’appelle. Inexplicablement, je me suis toujours dit qu’un jour, je m’y rendrais. La Bretagne compte son pesant de mégalithes et autres pierres levées, et ce tumulus en particulier fait partie des quelques-uns qui m’ont toujours attirée. En ce rafraîchissant jour de mars, j’avais hâte de découvrir ce lieu. Plusieurs milliers d’années auparavant, les hommes d’antan y ont construit un monument à l’orientation précise, que le soleil frappe de ses rayons un seul jour dans l’année. C’était pour une raison d’une importance capitale. Bien qu’elle reste imprécise aux yeux des chercheurs, je voudrais voir ce que mes sens, à moi, vont me raconter. ]

Tant de questions émergent dès lors qu’on aperçoit, même de loin, l’alignement continu de ces rocs silencieux. Pourquoi ? Comment ? Les panneaux explicatifs autour du lieu ne fournissent que peu de réponses. Ici, la science et l’histoire affrontent les légendes et les croyances populaires. Affrontent, ou complètent. Car comme le fait remarquer l’un des panneaux à l’entrée du site : « Pourquoi savoir nous empêcherait-il de rêver ? » 

[Les pierres sont face à moi. Je suis impressionnée par leur majesté. Instinctivement, je ne rentre pas tout de suite à l’intérieur. Non. Il y a un rite à respecter. J’en fais d’abord le tour, et laisse mes mains caresser la Roche. Il en émane un souffle qui glisse sous mes doigts. Des yeux m’observent de l’intérieur. Ce lieu est habité. Je fais complètement le tour du tumulus, jusqu’à l’entrée. Ou du moins ce que je perçois être une entrée. ]

Il émane de cet endroit quelque chose d’étonnant. Le bonheur qu’éprouvent d’abord les trois compagnons est aussi jubilatoire que pourrait l’être celui d’un enfant découvrant par hasard une magnifique cabane oubliée dans les bois. Spontanément, les gens chuchotent. Quand ils entrent sous la galerie, ils ne parlent pas, percevant d’eux-mêmes la solennité du lieu qui impose un respect intemporel. 

[Je m’arrête au seuil. Face à moi se tient une entité dont je ne vois pas le visage, mais qui a forme humaine. La silhouette est diaphane, blanche, comme le serait la fumée d’un feu. Je comprends rapidement que c’est le gardien des lieux qui est venu à moi. Je ne ressens pas d’énergie menaçante, mais la présence est bien marquée, face à moi, comme si elle attendait que je présente mes respects à la Roche. J’annonce mes intentions, j’explique qui je suis et pourquoi je suis là, et je promets bienveillance, amour et respect. Puis, je passe la porte. ]

Il y a forcément un but à tout cela. On ne déplace pas sans raison des dizaines de blocs de plusieurs tonnes juste pour le plaisir ou pour torturer les esprits des savants du futur ! Longtemps, on a attribué à cette étrange construction une origine surnaturelle, tantôt diabolique, tantôt féerique. Une légende du 19 e siècle raconte par exemple que la fée Viviane, dame du lac de la forêt de Brocéliande, aurait demandé à des fées bâtisseuses de l’ériger en une nuit afin d’accueillir les âmes des « bonnes gens ». Mais à cause de l’abattage progressif des arbres alentour, les fées auraient finalement dû quitter le lieu. Le bruit du vent dans les pierres serait en vérité les lamentations des âmes esseulées depuis leur départ. Une autre légende locale raconte que si de jeunes mariés font le tour du monument chacun dans un sens en comptant les pierres, leur union sera heureuse s’ils tombent sur le même nombre. Les explorateurs de l’équipe peuvent vérifier que la légende a toujours du succès: plusieurs couples font le tour du mégalithe en s’adonnant à ce petit jeu ! 

[A l’intérieur du tumulus, les yeux sont toujours là. J’en perçois des dizaines qui me scrutent avec une innocente curiosité. Malgré ces entités à l’énergie presque enfantine, il règne une atmosphère prégnante dans le ventre de la pierre, que les années ont conservée. Je suis persuadée que mille, deux mille, trois mille ans plus tôt (qui sait?) de nombreux rites inconnus ont été pratiqués ici. La terre s’en souvient. Je mesure mes pas pour m’avancer vers le fond de la chambre. Je n’ai jamais trouvé autant de points énergétiques dans un aussi petit espace. J’en compte au moins une quinzaine ! Je profite de ces découvertes pour communier avec les esprits du lieu, et puis j’atteins le fond de la chambre. 

Alors que je suis placée sur un nouveau point, accompagnée de mon amie Aurore avec qui j’échange sur nos ressentis, je ferme les yeux pour profiter de cette délicieuse électricité qui parcourt mon corps. Nous sommes empreintes de gratitude : le mystère de la Roche aux fées nous a touchées en plein cœur. Je sens une nouvelle présence s’approcher de derrière, jusqu’à se coller à moi. Son énergie est, elle aussi, puissante. Est-ce un ancien cultiste ? L’un des morts qui ont été ensevelis ici ? Un esprit élémentaire ? Je me laisse faire. J’ai la sensation que c’est un autre gardien. Mais son aura est différente. Il passe un bras autour de moi jusqu’à mon plexus solaire, et soudainement j’ai la sensation qu’on me retire quelque chose, comme si on m’avait délesté d’un poids énorme. C’est une sensation presque physique, et l’étonnement me tire de ma rêverie. J’ouvre les yeux et raconte à Aurore ce que je viens de ressentir. Elle est tout aussi surprise que moi : au moment-même où je ressentais ce « coup », elle a vu mon vêtement se soulever au même endroit, comme si une petite main invisible donnait un coup depuis l’intérieur de mon sweat. ]

Ce qui étonne aussi les trois amis, c’est l’emplacement du site, à plusieurs kilomètres du gisement de schiste rouge dont sont issus les blocs qui le composent. C’est donc bien que ce lieu a été choisi dans un but précis. En effet, au solstice d’hiver, le 21 décembre, les premiers rayons du soleil viennent éclairer avec exactitude le fond de l’allée couverte. Cinq mille ans ont passé, et le mystère demeure. Ce jour-là, les trois compagnons de route choisissent de rêver sans chercher à comprendre, imaginant par exemple que les entrelacs visibles sur les roches sont des messages secrets venus du fond des âges, plutôt que le fruit de l’érosion. Car au fond, n’est-ce pas pour cela qu’ils ont commencé leur aventure ? Explorer, rêver, raconter. Et ce n’est que le début.

***

Accès : parking et centre d’information à Essé 

Visites commentées d’avril à septembre 

GRATUIT Plus d’informations sur www.tourismebretagne.com

Illustration de Antonin Briand

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Angélique dit :

    Oh, c’est un joli texte pour ce lieu que je connais bien 💕
    Tu sais, même les pyramides de part le monde ont un reflet particulier très précis pour le solstice, ou l’équinoxe.
    L’humain se croit plus évolué mais il n’est plus capable aujourd’hui de retrouver conscience et instincts.
    Nous sommes en déclin, mais nous n’avons malheureusement pas l’honnêteté de le reconnaître.
    Merci pour cette fabuleuse histoire.
    A bientôt

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s