Carnets de voyage – Ikuno, JAPON

Illustration d’Antonin Briand

Par Hugo Pellerin

Tu aimerais dire qu’il y a eu magie, sortilège ou illusion. 

Mais c’est juste que tu es nul en géographie. À cause d’une erreur bête de ta part, parce que tu as inversé sur la carte les positions de Tokyo et Kyoto, tu te retrouves à Ikuno, préfecture de Hyogo, Japon. Il faut le vouloir, se perdre à Ikuno. À Tokyo, l’employé des trains a consulté un épais bouquin, pour t’expliquer comment t’y rendre. Trois trains, chacun plus petit, plus lent, plus serein que le précédent. Chacun pile à l’heure. Et à la gare dans laquelle tu échoues enfin, tu aperçois le petit wagon rouge qui t’a déposé là s’éloigner tranquillement. Tu avales ta salive, et laisses ton regard courir sur le béton défoncé qui entoure le petit bâtiment. Un couple te fait signe de la main.
Avant de te conduire à la maison que tu as louée, là-haut dans les montagnes, ils te proposent de passer te ravitailler. Et secouent gentiment la tête quand tu leur montres ce que tu as pris. « More, more », t’encouragent-ils.
Sur le chemin qui serpente le long d’un lac immense, il t’explique. Que le lac, c’était Ikuno. Ikuno avant, quand ils exploitaient une mine d’argent, du IXe au XXe siècle, te précise-t-il. Et un jour, l’argent s’est tari. On a noyé le village. Pas totalement, cela dit, une partie des maisons a été déplacée, pierre après planche après fondation. C’est le cas de celle que tu occupes. Une maison de bois et de papier. Toi qui espérais secrètement vivre le cliché de l’habitation traditionnelle japonaise, tu es servi. Avant de t’abandonner, elle te rappelle de bien refermer la porte, la nuit. Il y a des animaux. Lesquels ? Votre anglais approximatif ne permet pas de le déterminer. Pense juste à fermer la porte. Donc, à caler le bout de bois qui l’empêche de coulisser. Tu te demandes en quoi ça empêcherait un potentiel sanglier de déchirer l’une des cloisons, mais peut-être les sangliers ont-ils du respect pour les choses fragiles, tu n’en sais rien, au fond.
Autour de ce qui sera ta maison pour deux jours, il y a la rivière, et la forêt.
Tu n’as jamais vu la forêt comme ça. Tu te rends compte que jusqu’alors, toutes les forêts que tu as traversées étaient au moins un peu entretenues. D’aimables sylves, qui t’invitent à les parcourir. Ici, les bois sont intouchés. Des rangs d’arbres serrés, sans chemins, à travers lesquels même la lumière hésite à se frayer un passage. Et tandis que tu la longes, tentant vainement d’y trouver un passage, une masse sombre et immense te frôle les jambes. Tes yeux n’ont pas tout perçu, ton esprit si. Le mot te saute à la tronche : « Tanuki ! » L’un des esprits de la forêt, semblable à un gros raton laveur. Ça ne peut pas en être un, de raton laveur, c’est forcément un Tanuki. D’ailleurs, c’est connu, c’est acté, un Tanuki peut revêtir forme humaine quand bon lui semble. Il est tout à fait possible qu’il se déplace de la forêt jusqu’aux maisons que tu finis par apercevoir, à force de marcher. Devant l’une des nombreuses façades en bois humide et défoncé, qui te semblent presque désertes, un vieux bonhomme te fait lentement signe de la main. « Pardon monsieur, êtes-vous le Tanuki aussi connu sous le nom de chien viverrin ? » Ni ton japonais, ni ton anglais, ni ton français n’y suffiraient.
Un peu plus haut, la forêt accepte de se retirer. Il y a un espace où les humains sont acceptés. Des maisons, un peu plus nombreuses. Un cimetière, envahi d’une végétation douce, mais toujours présente, où veillent stèles et statues.
Et encore, un peu plus loin, un improbable bâtiment moderne. Un croisement entre un honsen – une source d’eau chaude – et une station thermale. Tu entres dedans, malgré les merveilles du dehors. Ça te rassure un peu, il y a, dedans, des gens qui t’accueillent et te sourient. Des personnes âgées qui te saluent, très joviales, tandis que tu manges un truc pané que tu as choisi sur une machine.
Évidemment, tu t’es dit qu’il fallait quand même aller voir comment ça fonctionne, cette affaire-là, de bains publics. Et c’est comme ça que, malgré tes tatouages – ils s’en foutent, à la campagne, de tes tatouages – tu te retrouves à mariner, totalement nu, dans le même bassin qu’un salaryman en villégiature, qui t’interroge en rigolant sur les raisons de ta présence ici. Tu as la langue collée au palais. La digestion, peut-être. L’incongruité de la situation. Ou peut-être, le sortilège du Tanuki. Peut-être que si tu fermes les yeux, tout se dissipera et tu te retrouveras, perdu dans cette forêt.
Comment est-ce qu’on pourrait ne pas y croire, à ces récits, lorsque la puissance des arbres se fait sentir, même bien protégé, même tout nu dans ce bain bouillonnant ?
Tu passeras les deux jours qui suivent lové dans cette enclave. À lire La maison dans laquelle (ça ne s’invente pas), et à explorer, à pas prudents, les abords de la rivière, la lisière la forêt, qui te reste hermétique.
Tu ne reverras plus jamais le Tanuki. Ni le vieux monsieur qui t’avait salué, d’ailleurs.

Et lorsque la voiture viendra te chercher, tu remarqueras que, doucement, le soleil prend une autre couleur.

Illustration de Aurore Blanc

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