Carnets de voyage – Grenades, lacrymos et blindés à Jérusalem

Illustration de Antonin Briand (Heyton’studio)

J’ai fait trois voyages en Terre Sainte. Je pourrais parler des heures de l’incroyable richesse de ce petit pays israélo-palestinien d’un point de vue historique, religieux et culturel, dont le conflit tristement célèbre s’éternisera de mon point de vue encore des dizaines d’années. Mon dernier passage à Jérusalem date de 2017, où je suis partie avec mon amie Charlie. Nous avons voyagé un mois durant lequel nous avons travaillé en tant que bénévoles dans une maison de retraite située en quartier arabe, le Home Notre-Dame des Douleurs.
Notre échappée belle aurait pu se dérouler paisiblement, mais malheureusement c’était sans compter la tension qui règne particulièrement à Jérusalem. Cette année-là, trois jeunes Palestiniens ont tué au couteau un militaire israélien posté devant les remparts de la vieille ville, avant de s’enfuir pour se réfugier sur l’Esplanade des Mosquées. Les militaires, qui les avaient pris en chasse, n’ont pas hésité à les tuer tous les trois, au milieu des touristes et de la foule en prière.
L’Esplanade, un des lieux les plus sacrés de la religion musulmane, a été fermée pendant une grande partie du mois de juillet 2017, sous prétexte de sécuriser la vieille ville. Il a été interdit aux croyants de confession musulmane de prier ailleurs que chez eux. En signe de protestation, les Palestiniens effectuaient chacune de leur cinq prières quotidiennes dans la rue. A chaque fois, des heurts violents éclataient entre les croyants et l’armée israélienne, particulièrement le soir. L’Imam d’Al Aqsa (une mosquée séculaire située sur l’Esplanade) avait même dû séjourner à l’hôpital pour cause de blessures par balles.
Peu à peu, tout de même, la tension redescendit. Jusqu’à ce jour dont je me rappelle comme si c’était hier. 

***

Quelque part vers la fin du mois de juillet 2017

Après le service du matin et le repas partagé avec les bénévoles, mon amie Charlie et moi partons finir nos achats de cadeaux à Jérusalem. Malek nous accueille chaleureusement dans sa boutique d’artisanat bédouin. C’est un jeune vendeur avec qui j’avais discuté quelques jours plus tôt, et dont j’avais apprécié la gentillesse et la douceur typique de ce peuple du désert. Il finit par nous vendre une taie d’oreiller ornée de broderies palestiniennes. On échange longuement, avant de se tomber dans les bras pour se dire au-revoir:

« Ne m’oubliez pas, ne nous oubliez pas! Et racontez autour de vous comment sont réellement les Palestiniens! Les médias racontent des mensonges. Et priez pour la paix, on en a besoin.  » 

Avant de rentrer au Home, mon amie et moi décidons de faire un petit arrêt pour déguster un baklava autour d’une tasse de thé à la Via Dolorosa. Beaucoup de gens ont l’air de partir pour Al-Aqsa, sur l’Esplanade des Mosquées. Ils ont tous leurs tapis de prière sous le bras. C’est vrai que nous sommes vendredi. Les israéliens ont apparemment enlevé les portiques et les caméras, et c’est tant mieux. Nous repartons, pour nous diriger hors du vieux Jérusalem. 

Mais en sortant, on trouve la Damascus Gate bloquée par des militaires. Des dizaines de Palestiniens sont massés derrière des barrières. Lorsqu’on demande ce qui se passe à un soldat, on nous répond « Emergency in the town« . Ça pue, c’est le moins que l’on puisse dire. Nous passons les barrières, et ne tardons pas à nous diriger vers l’arrêt où se trouve le bus que nous prenons habituellement pour rentrer sur le Mont des Oliviers. La tension est palpable dans la rue. Clairement, il ne faut pas traîner. 

Mais à la gare routière, un Palestinien nous dit que tous les bus sont bloqués par les israéliens, à l’extérieur de la ville. Charlie et moi échangeons un regard concerné. Il n’y a qu’une quarantaine de minutes à faire à pied pour rentrer au Home. Ça ira. Nous ne tardons pas à nous mettre en route. Retour dans la rue, nous repassons devant la Porte de Damas, avançons quelques centaines de mètres sur la route pour contourner les remparts, avant d’atteindre le rond-point où nous devons tourner à droite. 

La tension qui était déjà palpable est montée d’un cran. Au rond-point, nous sommes sidérées. Il y a de plus en plus de monde, la police montée, l’armée, partout, des véhicules blindés, un autre qui ressemble à un petit tank, des palestiniens coincés derrière un check-point de fortune, des militaires, des militaires, des militaires, fusil d’assaut et grenades sonores en bandoulière… Ça pue ! Plus tard, je me rendrai compte que j’avais arrêté de penser à cet instant. Mon cerveau s’était comme effacé pour laisser toute la place à mon instinct de s’exprimer dans ma tête. Et mon instinct était tout entier dirigé vers un objectif : nous sortir de cette situation coûte que coûte, le plus rapidement possible, avant d’être exposées à un réel danger. 

Mon amie et moi avançons jusqu’au barrage. Trois françaises sont bloquées là, et nous disent que les militaires ne laissent passer personne. Toujours sans réfléchir, je m’avance vers la barrière blanche et essaie de négocier avec une israélienne. Elle tient fermement son fusil des deux mains, et ne veut pas me parler. La soldate me renvoie vers un soldat qui parle anglais. Je joue maladroitement la touriste effarouchée qui ne comprend rien à ce qui se passe, lui demande de nous laisser retourner à nos logements respectifs. Après quelques minutes de discussion, il nous laisse finalement traverser. J’aurais bien aimé faire passer quelques Palestiniens avec nous, mais les militaires ne laisseront partir que les trois françaises, Charlie et moi. 

En arrivant au bas de la colline, vers le jardin de Gethsémani, on entend des explosions à cent mètres derrière nous. Probablement des grenades sonores, mais nous décidons d’un commun accord de presser le pas. En remontant le Mont des Oliviers, je discute avec l’une des trois françaises qui m’apprend qu’elles sont volontaires dans un orphelinat à Ramallah. Nous tentons de respirer toutes les deux, elle a l’air aussi touchée que moi par cette tension. Mon regard se tourne presque machinalement vers le dôme doré de la Mosquée d’Omar, visible derrière les remparts blancs à environ quinze kilomètres à vol d’oiseau. Soudain, nous nous arrêtons. Mon cœur manque un battement.

Une grande clameur monte de l’Esplanade. Plusieurs centaines, peut-être mille ou deux mille personnes crient, hurlent en même temps. Et alors. Boom. Boom-Boom. Des explosions encore, par-dessus les cris de la foule. Mon sang se glace, littéralement, à cet instant. J’ai froid, alors qu’il fait trente degrés. Pauvres gens. Pauvres gens. Je pense au vœu de paix de Malek, et une douloureuse sensation d’absurdité m’envahit. Nous sommes toutes les cinq clouées sur place, et il est bien difficile de se remettre à marcher. Malgré tout, nous repartons et saluons les françaises à l’entrée du quartier de Ras-Al-Hamud.

Ici, tout va bien. On a l’impression que rien ne s’est passé. On entend des enfants rire aux éclats dans la cour d’une maison. Après autant de tension, ça fait du bien. 

La soirée donne du baume au cœur. Repas, et puis jeux de cartes entre bénévoles autour de quelques bières. Youssef, le fils d’une résidente, se joint à nous. Il nous raconte des histoires de la guerre civile qui eut lieu après la création de l’État d’Israël, lors de la fin du protectorat anglais. Il avait quatorze ans lorsqu’elle éclata.Youssef a vécu beaucoup de choses depuis le début du conflit israélo-palestinien, et nous racontera beaucoup d’anecdotes atroces vécues par ses amis et ses proches. Tortures, humiliations, brimades, morts… Ces histoires, on ne les trouve pas dans nos journaux européens. 

Nous apprendrons finalement l’origine de la clameur sur l’Esplanade. Suite au retrait des caméras et portiques de sécurité, les Palestiniens étaient retournés prier comme d’habitude en ce lieu hautement sacré pour eux. Mais un groupe de militaires israéliens s’invita parmi eux, sans vergogne. La foule en colère entreprit de leur jeter des pierres et des bouteilles pour les chasser. En réponse, c’est l’armée qui entra dans l’Esplanade. Les explosions que nous avions entendues étaient dues à l’utilisation de grenades sonores et lacrymogènes. Le tout a dégénéré jusqu’à la porte des Lions, où nous étions coincées, et a fait une centaine de blessés dont un certain nombre de personnes qui perdirent la vue à cause de la violence des heurts. Quelques minutes de plus, et nous étions prises dedans. Au cœur du chaos. 

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