Voyages parallèles – Conjuration du Tatzelwurm, par la sueur, la Lune et le feu – Autriche, 2022

Illustration de Antonin Briand (Heyton’studio)

Par Quentin Foureau

Cliquez sur le mot souligné pour écouter le chant permettant de se plonger dans l’atmosphère du rituel.

Le cœur d’un conte merveilleux, le sang qui y palpite, le souffle qui le traverse et qui peut durer une vie entière dans la mémoire de celui qui l’écoute, est sa nature initiatique. Le héros du conte, minuscule d’âme et de présence aux premiers mots de l’histoire, devient le maître d’une destinée universelle qu’il a domptée et chevauchée par épreuves lors d’un voyage démesuré. La carte de son voyage est vaste : les royaumes à traverser se comptent par sept ou neuf, les routes se comptent en jours et en nuits, les croisées des chemins se comptent en pendus, les forêts en cavernes et en bêtes qui les hantent. L’écho des merveilles de cette carte se révèle dans l’âme anoblie et la présence grandie du héros qui revient, et qui devient ce que ses semblables ont conçu de plus haut noblement, de plus noble moralement, de plus important symboliquement, de plus solide durablement : un roi. Et celui qui entend le conte merveilleux, le vaste voyage de ce héros, sent venir en lui un règne nouveau, celui que sa vie attendait qu’on verbalise, par la figure et l’avènement de ce roi neuf.

Dans les hauteurs d’Abtenau, aux premières lieues de l’Autriche en y entrant par l’ouest, se tient au solstice d’été le rassemblement du House of the Holy, ou Funkenflug. On y mélange la sueur, la Lune et le feu à 666 mètres d’altitude. Ce fut pour le conteur un voyage merveilleux au sens le plus conté du terme.

Ce qui brûle loin vers l’est, dans la poitrine du continent, n’est pas un festival d’homo festivus. C’est une réunion sélective au sein d’une communauté ayant décidé, d’après les réceptions impressionnistes que le conteur en a saisi, d’exprimer tout au long de l’année les forces païennes et les arts sombres. Pour y être admis, il faut écrire à une adresse disponible pendant seulement quelques heures, expliquer qui l’on est et pourquoi l’on pense que notre venue sera une bonne chose, tant pour l’événement que pour nous-mêmes. Une cooptation par quelques participants déjà venus les années précédentes est la bienvenue. Plusieurs semaines plus tard, on reçoit un courrier de confirmation – ou rien, si notre candidature est refusée – et l’on a jusqu’à Imbolc pour confirmer définitivement sa venue en signant un Pakt.

Héros appelé et prévenu, questionné dès les début de son aventure. Avant de partir, exprime d’abord pourquoi tu veux partir. Es-tu conscient de ce qui t’attend et comment penses-tu l’accueillir? Te sens-tu près, Ivan Tsarévitch, à traverser tous ces royaumes à dos de loup pour te transformer comme nous proposons de transformer les êtres et les saisons ? Enfin, le participant est pris au sérieux : il lui est demandé en retour de se prendre au sérieux également, de se questionner en tant qu’actif et activiste de l’art et des cultures européennes. Ici, il est question de rassembler les braves qui attendent que leurs expériences soient profondes et modificatrices.

Et voilà le conteur parti pour un voyage héroïque.

Il commence, comme beaucoup de voyages héroïques, par un voyage impossible. Initialement prévu en 2020, alors que le conteur traverse un renouvellement de sa vie et de son quotidien, le rassemblement sera empêché par la peste et les hommes qui la chevaucheront. Deux années durant, le merveilleux du monde sera encloîtré. Deux années durant, le conteur expérimentera de nouvelles manières de se rassembler, à l’envers de la sale loi des modernes, dans des bois bretons ou des valons des Puys, dans des auberges de chouans ou des fermes d’ancêtres. Il y forgera la lame qui ceindra sa cuisse en Autriche : la pleine conscience d’un contre-monde magique possible pour rendre ce siècle plus vivable.

Trois jours avant le Solstice d’été 2022, traversée de la Bavière au couché du soleil. Une nuit à Salzburg, départ le lendemain vers les hauteurs d’Abtenau. Tenue d’un journal au quotidien pour donner au sang la bonne vitesse dans le cœur et les veines. Le conteur est venu y prendre des décisions importantes. Il plante sa tente entre les montagnes, puis monte s’isoler à la lisière d’un bois. Les montagnes sont pleines de présences en absences. Il y appelle le Tatzelwurm, le rampant qui dévore les porcs et qui rôde aux lisières des bois des Alpes autrichiennes. Il promet de dévorer le porc, comme lui. De ramper, comme lui. Mais il veut des épreuves. Il veut du sauvage pour dévorer la tristesse de son cœur. Ni présence, ni absence, mais manifestations.

Première manifestation : la sueur.

Plusieurs jours sous la chaleur épaisse des montagnes. Plusieurs nuits de sueur qui glacent la peau en refroidissant dans le froid de l’aube. Sueur face aux feux allumés en contrebas de la colline du bûcher. Sueurs de griseries par le thé noir au rhum que les participants boivent dans des choppes en grès. La sueur qui garde la poussière et la terre comme une armure. La sueur du combat du héros contre les monstres, la sueur purificatrice, lavée dans l’eau d’une rivière de montagne, nu face à la vallée. La sueur qui attire le bouc de l’enclos près de la scène musicale, comme si l’homme et la bête avaient enfin une langue commune.

Deuxième manifestation : la Lune.

Par trois nuits, trois fois la Lune s’est levée face au rassemblement contre la roche. La première fois, nous ne la regardions pas. La seconde fois, elle vomissait sa lumière derrière un sommet cruel qui la gardait enfermée : l’un des plus anciens récits d’Europe de l’ouest est celui de la Lune Enterrée, qui surgit de sa tombe pour sauver la nuit. Lorsqu’elle a surgit des montagnes, le conteur a pris la décision de conjurer ses malédictions en les écrivant et en les détruisant dans le feu dernier. La troisième fois, dans les dernières braises de la dernières nuit, la Lune s’est levée d’un bond entre deux rochers, s’est faite plus petite comme si nous n’avions pas besoin d’elle, et s’est envolée pour nous laisser entrer dans l’été.

Troisième manifestation : le feu.

Les feux qui cuisaient les porcs que nous mangions, les feux dont la fumée nous étouffait pendant le repos du soir entre deux transes de hurlements, les feux qui nous permettaient de voir les étoiles dans un ciel pur. Et cet immense bûcher qui a attendu la dernière nuit avant de brûler.

La nuit tombait bleue sur la vallée. Au campement, nous nous préparions à rejoindre la ferme, quand le conteur a vu la première flamme à l’autre bout du paysage. Au sommet lointain, un bûcher brûlait. Un autre y a répondu, sur les flancs d’une montagne plus proche de nous. Et sur cette même montagne, deux autres se sont allumés. Toute la vallée saluait la nuit la plus courte, feu après feu. Le nôtre allait leur répondre à la minuit. Les chefs et les acteurs de ces trois nuits de gloire se sont réunis en bas de la colline, torches contre torches et cris contre cris. Ils ont fait procession jusqu’au sommet du lieu, ont entouré le bûcher et, en montant dessus comme sur une tour sans porte, en ont libéré le destin. Devant lui, une femme qui tenait une torche refusait d’avancer et pleurait. Le conteur a été bousculé par un homme qui s’est excusé de la main et a rejoint la pauvre flamme immobile. Il l’a prise dans ses bras et tous deux ont pu brûler leur part de la saison. Ils sont restés a faire face à leur feu de longues minutes avant que le bûcher ne les menace de mort. Le conteur y a jeté ses conjurations, a remercié le Tatzelwurm, a promis de faire de cet été celui d’un héros.

Retour épuisant, tant par manque de magie que par volonté d’en faire naître. Des cycles se ferment, plus fort que je ne l’aurais imaginé, plus évidemment que si je l’avais voulu seul et sans sueur, sans Lune et sans feu. Mon monde se renouvelle. J’aurai, durant l’automne, les vendanges de ce qui pousse en cet été merveilleux. L’âme et la présence grandie par l’expérience du voyage conté et initiatique, je me sens jour après jours prêt à chevaucher un destin plus grand que moi.

Provoquons le merveilleux dans nos choix. Éprouvons-nous, sachons ce que nous attendons de nos voyages, gorgeons-les d’imaginaire et de combats vers un règne solitaire. Méritons l’initiatique au plus haut de sa force et au plus proche de ce que les siècles forgent de contes et de héros. 

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