Arbres remarquables #1 – Les gardiens de Brocéliande

Illustration de Antonin Briand (Heyton’Studio)

Par Aurore Blanc et Aya Gogishvili

Qu’ils aient constitué une rencontre fortuite lors d’un voyage, ou qu’ils aient toujours été les voisins de la maison dans laquelle vous avez grandi, il est des témoins silencieux qui ont vu le monde évoluer de siècles en siècles, sans jamais perdre de leur majesté. Ces êtres, d’aucuns les appellent aujourd’hui les Arbres Remarquables. Ce sont des arbres plusieurs fois centenaires, et il en existe encore un certain nombre autour de nous. Ils sont très précieux, surtout par les temps qui courent. Leur rendre visite, c’est entreprendre tout un voyage. C’est approcher une autre forme de sagesse, c’est toucher du doigt la course du monde en un seul geste. Il faut aussi prendre en compte le fait que, comme l’expliquent les auteurs de l’excellent ouvrage Arbres remarquables en Ille-et-Vilaine, plus un arbre est ancien, plus il a développé le réseau fongique (de champignons) qui le relie aux autres arbres en sous-sol. Cela octroie aux arbres classés “remarquables” une place essentielle, car ils transmettent aux arbres plus jeunes, au moyen de leur réseau symbiotique, des signaux utiles à leur développement mutuel.

Pour commencer, parlons encore une fois de la forêt de Brocéliande et rendons-visite à quelques-uns de ses plus éminents membres auxquels sont liées des légendes locales.

Ponthus, ou le Hêtre du Voyageur :

Personnellement, ce Hêtre est mon préféré de la forêt. C’est l’un des arbres les plus connus de Brocéliande avec le Chêne des Hindrés probablement. Mais il se trouve sur une parcelle de forêt privée, non loin de la Fontaine de Barenton. Et pour cette raison, les offices du Tourisme que vous interrogerez ne vous renseigneront pas sur son emplacement. Son emplacement se donne de bouche-à-oreille. Il est fragile et exigeant, protégé par un grillage au milieu d’une clairière récemment défrichée. C’est un hêtre commun aux branches d’aspect tentaculaire et aux racines puissantes, dont l’âge est estimé à environ trois cent ans.  Situé à l’origine dans une forêt de pins, ses voisins ont tous été coupés entre 2012 et 2013, à cause d’un parasite. Depuis, la végétation repousse peu à peu alentour. Il doit son nom à une légende qui connaît plusieurs versions. Certains disent qu’il serait le gardien des ruines du château de Ponthus détruit par le chevalier Du Guesclin en 1372. Dans une autre version, il aurait été planté pour célébrer l’union du chevalier Ponthus avec la princesse Sidoine, fille du Seigneur de Gaël. Dans une dernière version, il aurait poussé sur les ruines du château détruit par Dieu lui-même : désespérant de ne pas avoir d’enfants avec Sidoine, le chevalier aurait souhaité en avoir un, « qu’il vienne du Diable ou de Dieu ». Sa femme donna alors naissance à un monstre velu. Peu de temps après, une tempête éclata, détruisant sa demeure. Une chose est sûre, le bon vieux hêtre est un arbre à l’énergie merveilleuse, qui vous fera passer un moment hors du temps si jamais vous parvenez à trouver son emplacement…

Le Chêne des Hindrés :

Ce chêne rouvre ou sessile est l’un des arbres remarquables les plus connus de la forêt et se place parmi les plus anciens de l’Ouest de la France. Il a été classé en tant que tel en 1997 et l’Office National des Forêts a depuis aménagé ses environs pour le protéger, notamment par une barrière empêchant qu’on touche son écorce fragilisée. Il a été établi que sa présence (et notamment celle de son système racinaire) est essentielle à la conservation de la biodiversité de son secteur. Le terme « Hindrés » signifierait « lieu humide ». L’âge du chêne a été estimé autour de cinq cent ans. Cet arbre magnifique impressionne par son aspect massif et ses branches à l’aspect presque tentaculaire… Il est accessible par le chemin piéton partant du parking « Rocher Cadieu » et on trouve non loin de sa clairière une petite exposition sur la vie des nombreux charbonniers qui exerçaient naguère leur activité au sein de la forêt domaniale. Je n’ai pas trouvé de légendes se rapportant au Chêne des Hindrés. Il faut croire que l’aura majestueuse de son tronc se suffit à elle-même pour laisser parler l’imagination…

Le Chêne à Guillotin :

Ce chêne pédonculé, situé à Concoret, est un vénérable représentant de son espèce qui aurait entre 800 et 1000 ans ! Son tronc massif mesure presque dix mètres de circonférence. Il était anciennement appelé Arbre des rues d’Eon en référence à un ermite s’étant retiré en Brocéliande vers 1140. Se proclamant lui-même “envoyé de dieu”, il est selon les versions tantôt considéré comme un sorcier, tantôt comme un prophète, qui pillait avec ses disciples les richesses des églises pour les redistribuer aux nécessiteux. Ce personnage s’appelait Eon de l’Etoile à cause de la comète de Halley, et aurait caché deux barriques remplies d’or au creux de cet arbre, qui ont bien sûr disparu depuis. Son nom actuel lui vient d’une légende qui raconte qu’un prêtre réfractaire se serait caché en son sein pendant la Révolution française pour échapper à ses assaillants. Pour le sauver, les fées gardiennes du lieu auraient tissé une toile d’araignée qui aurait trompé les hommes d’armes en obstruant le creux du chêne, permettant à Guillotin de s’en sortir indemne. Cet arbre remarquable est l’objet de beaucoup de précautions, car il a été sévèrement affecté par le passage des touristes ainsi que par diverses blessures liées aux intempéries. Il est aujourd’hui protégé par un promenoir ainsi qu’une barrière de bois qui évitent aux nombreux passages de fragiliser un peu plus sa structure. Lorsque vous lui rendrez visite, prenez-donc soin de cet impressionnant ancêtre!

Le Chêne d’Anatole le Braz :

Au pied du restaurant situé dans les anciennes cuisines des forges de Paimpont, dans la ville de Plélan-le-Grand, on trouve un chêne d’une vingtaine de mètres de haut pour plus de quatre mètres de circonférence dont l’âge est estimé à 300 ans au maximum. Il est appelé Chêne d’Anatole le Braz à cause d’une conférence sur les mythes et légendes de Brocéliande que l’auteur de la Légende de la Mort a donnée à son pied durant l’été 1921. Ce nom ne sera pas inconnu à tout amateur de la richesse de la culture bretonne. Cet auteur, professeur de lettres et folkloriste à l’université de Rennes a été parmi les personnalités les plus impliquées dans le mouvement régionaliste breton, mais surtout l’auteur d’un des travaux de collecte les plus connus sur les intersignes ainsi que les croyances liées à l’Ankou et à la mort en Bretagne. 

Le Châtaignier du Pas aux Biches :

Situé dans la commune de Campénéac, le Châtaignier du Pas aux Biches a survécu pendant plus de quatre cent ans à l’urbanisation de ses alentours grâce au soutien de la population locale. Il mesure une vingtaine de mètres de hauteur pour plus de neuf mètres de circonférence. On le surnomme « Arbre à pain » car de nombreuses générations fabriquaient de la farine à partir de ses fruits à la saison adéquate. Malheureusement, malgré les efforts de ses voisins pour le préserver, l’arbre se meurt. Depuis une vingtaine d’années, un processus de sénescence accéléré s’est enclenché. Les châtaigniers résistant mal au manque d’eau, on peut y voir une énième conséquence du réchauffement climatique et des sécheresses successives. Ses deux branches principales sont mortes, mais pour l’instant l’arbre survit. Diverses associations conjuguent leurs efforts avec la mairie de Campénéac  pour préserver autant que possible cet élégant ancêtre et son tronc merveilleusement rainuré.

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Vous l’aurez compris: qu’ils soient auréolés de légendes ou menacés par le réchauffement climatique, les arbres nous parlent. A leur manière. Leurs murmures silencieux sont des témoignages de l’histoire de notre monde, de notre humanité et des rêves qu’ils ont suscité et inspirent encore les promeneurs. Nous espérons que cet article, et les suivants de cette nouvelle rubrique, vous inciteront à aller vous aussi, au détour d’une promenade, vous nourrir de leur infinie sagesse…

A bientôt pour de nouvelles histoires d’arbres exceptionnels !  

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