CHRONIQUES DE RANDO # 13 – L’aube et les vipères: un lever de soleil au Mont Ventoux

Illustration de Antonin Briand (Heyton’ Studio)

Par Aurore Blanc

D’aussi loin que je me souvienne, le géant de Provence, comme on l’aime à l’appeler dans ma région natale, a toujours veillé sur mon âme d’enfant. Du haut de ses 1910 mètres d’altitude, il domine le Vaucluse et les plaines de la vallée du Rhône côté Ouest, et les Alpes de Haute Provence côté Est. Comme moi, il a souvent la tête dans les nuages, mais les pieds bien ancrés sur Terre au milieu des vignes et des lavandes. Cet immense massif calcaire a la particularité d’avoir un sommet toujours blanc. En hiver parce qu’il y neige encore un peu, ce qui permet à la toute petite station de ski du Mont Serein de fonctionner par intermittence. En été parce que son sommet est parsemé de roches blanches dont l’éclat ne ternit jamais. Là-haut, quelle que soit la saison, le Mistral, célèbre vent du Nord provençal, a installé son domaine et justifie le nom de « Ventoux » : le mont venteux, aussi appelé le Mont Chauve dans certaines légendes locales.

Ce vendredi 5 août 2022, ma mère, ma sœur et moi nous réveillons avec la gueule dans le sac (de couchage) au camping du Mont Serein. Nous avons mis notre réveil à 4h du matin. Ça fait mal sur le moment, mais à peine avons-nous passé la tête par l’ouverture de la tente que le ciel étoilé nous récompense de notre effort. Un autre effort, bien plus conséquent, nous attend pourtant encore: nous nous sommes lancé le défi de gravir les 500 mètres de dénivelé qui nous séparent encore du sommet pour aller y admirer le lever du soleil. Sur la pointe des pieds, entre deux rires étouffés mêlés d’excitation, nous sautons dans nos chaussures de marche et entamons l’ascension du sentier qui démarre juste derrière le camping. A la lumière de nos lampes frontales, il est difficile de distinguer autre chose que les racines et les cailloux du chemin. Mais l’expérience est exaltante. Monter, monter, avancer sans vraiment voir où l’on va, seulement enveloppées du silence de la nuit et de l’obscurité, sous l’aile protectrice de la voie lactée. Peu à peu, le ciel s’éclaircit à l’Est, les étoiles s’estompent et les crêtes des montagnes voisines se parent de violet sombre. Nos lampes font même scintiller quelques instants les yeux d’un groupe de chamois qui se promène près du GR4 que nous avons choisi de suivre. Après environ 1h15 de marche soutenue, nous arrivons au sommet. Les crêtes des massifs des Alpes du Sud rosissent déjà depuis un moment et leurs contours se parent d’un incroyable liseré doré. Les nuages bas remontent en nappes évanescentes depuis la vallée avant de s’évaporer en douceur. Nous nous installons sur la grande banquette qui fait face à la table panoramique, et attendons, enfouies sous nos pulls polaires et nos coupe-vents, car la température est descendue aux alentours de 14 degrés.
A 6h33 précises, l’Astre pointe le bout de son nez, d’un rouge intense et flamboyant. En quelques minutes, nous le voyons s’élever au-dessus des montagnes. De nombreuses personnes sont présentes, pour la plupart montées en voiture par la route, mais nous reconnaissons aussi d’autres randonneurs. Les gens crient, rient et applaudissent devant ce merveilleux spectacle. Cela me fait sourire, car je ressens aussi cette joie intense et une énergie qui fait ressembler ce moment à une sorte de rite païen des temps modernes. Une salutation réjouie au soleil levant, teintée de soulagement après la petite demi heure durant laquelle nous l’avons attendu avec impatience, transies par le Mistral qui décidément ne fait pas de cadeaux, même au mois d’août.
En redescendant, nous redécouvrons le paysage de jour et pouvons admirer la richesse de la flore locale. En effet, le bioclimat spécifique au massif du Mont Ventoux permet d’y croiser aussi bien des oliviers que des spécimens de la flore boréale des terres arctiques à quelques kilomètres de distance. De nombreuses espèces animales protégées y trouvent aussi refuge. Nous croisons à nouveau les chamois qui dévalent les pierriers et s’arrêtent un moment à une dizaine de mètres de nous, puis finissent par se mettre à brouter paisiblement. Je souris de cette rencontre et me souviens de toutes les histoires de randonnées rapportées par mes parents. Le Mont Ventoux fait partie intégrante de l’histoire familiale. Plusieurs fois, mon grand-père, mon père et ses frères ont affronté en vélo cette célèbre étape du Tour de France. Lieu de tous les défis, le Mont Chauve est aussi connu pour avoir abrité un maquis de résistants pendant la seconde guerre mondiale. Aux anecdotes de famille et à l’Histoire se mêle bien sûr la légende, car une telle montagne n’a pu qu’exciter l’imagination.

Les textes anciens racontent qu’après le Déluge, l’Arche de Noé errant sur les flots engendrés par la colère de Dieu fit une escale sur le Mont Chauve. Escale temporaire, car la décrue n’était pas encore suffisamment amorcée pour permettre à tous les êtres vivants de l’Arche d’y trouver refuge. Peu avant que le gigantesque zoo flottant ne reprenne son errance jusqu’au mont Ararat (dans le Caucase, emblème de l’Arménie situé dans l’actuelle Turquie), un couple de vipères se faufila pour rejoindre les roches blanches, trouvant le lieu à son goût. Il faut savoir qu’en effet, le Mont Ventoux abrite une espèce très particulière de serpents : les vipères d’Orsini, qui ont la particularité de ne pas pondre d’œufs. Les petits sortent directement formés du ventre de leur mère. Une légende provençale raconte qu’une fois l’an, les serpents du Ventoux sortent de leurs cavernes, dévalent les flancs de la montagne et se regroupent en un lieu connu d’eux seuls. Là, ils s’entortillent, s’entremêlent, sifflent et bavent jusqu’à ce que, de l’écume fantastique produite par leurs ébats, jaillisse un unique œuf. Loin d’être maléfique, cet œuf renferme en son sein toutes les forces vives du printemps qui tend à renaître après le long sommeil hivernal. Lorsque l’œuf a atteint sa forme parfaite, il s’élève dans les airs, soutenu par la masse grouillante des serpents qui l’accompagne dans son ascension pour lui éviter une chute tragique. Plus étonnant encore : celui ou celle qui parviendrait à s’en emparer à cet instant précis et le porterait ensuite en pendentif serait assuré de connaître une force, une gloire et un bonheur sans limites. Mais cela ne se fait pas sans risque, car pour sortir vainqueur de cet exploit, il faudrait avoir trouvé le lieu secret des serpents, avoir gravi seul.e les redoutables escarpements de la montagne, sans armes et le cœur pur, au risque de périr en touchant le précieux œuf. Sans compter qu’il faut ensuite pouvoir fuir à la vitesse d’un cheval au galop et mettre entre soi et la masse des serpents furieux le flot d’une rivière vive.

Alors si l’aventure vous tente, n’hésitez pas à vous y risquer ! Sinon, vous pouvez aussi trouver des renseignements sur le mont Ventoux et ses sentiers plus sûrs dans la rubrique ci-dessous !


—————————————————————————————————————————Recommandations et informations complémentaires :

  • Attention à la météo capricieuse, à bien consulter avant de lancer dans une randonnée, sur le site www.meteo-ventoux.fr
  • Bivouacs et camping sauvage interdits du 1er juillet au 15 septembre.
  • Éviter d’approcher les Patoux, chiens de troupeaux.

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