Voyages parallèles #4 – Les âmes errantes d’Auschwitz- Birkenau

Illustration de Heyton’ Studio

Par Aya Gogishvili

Mon premier voyage en Pologne s’est déroulé en 2011. Je suis partie rejoindre mon ami E. à Cracovie, où je suis restée quelques semaines. Je découvrais complètement ce pays à l’époque, et j’ai eu la chance d’y aller avant que cette ville ne voie le tourisme se développer exponentiellement. Pour y être retournée en 2019, l’ambiance n’était plus du tout la même. Et bien moins plaisante à mon goût. Ce fut un séjour très agréable, entre visites touristiques, longues discussions passionnantes et dégustations de vodkas polonaises.

Je me souviens notamment du quartier Nowa Huta et de ses architectures communistes, ou encore de la statue du dragon du Wawel, cachée près du Château du même nom perché sur les sommets de la ville. On raconte qu’il y a longtemps, un roi de Pologne avait promis la main de sa fille à quiconque arriverait à tuer le dragon qui terrorisait la région. Nombre de chevaliers, guerriers et autres mercenaires n’avaient pu en venir à bout. Beaucoup de courageux tentèrent l’aventure, attirés par la beauté sans pareille de la fille du Roi. Et ce n’est pas l’art du combat qui permit de vaincre la bête, mais la ruse : un roturier eut l’idée de bourrer la peau d’un mouton de soufre avant de la lui donner à manger. Le dragon eut si soif qu’il but toute l’eau du fleuve voisin, la Vistule, jusqu’à en éclater. Et c’est ainsi que le roturier épousa la princesse, et que le peuple fut débarrassé de cette menace.

Cracovie est une ville qui vaut le détour, d’un point de vue culturel et historique. Et il faut dire que nous avions une envie partagée de découvrir un maximum de choses. Cependant, même si nous avons tous les deux fait des concessions sur notre programme de visites, il y avait un lieu que nous voulions tous les deux absolument aller voir.

Le monde entier a malheureusement déjà entendu parler du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau. Je ne vous ferai pas l’affront de vous expliquer pourquoi, bien sûr. Les atrocités commises en ces lieux, beaucoup de survivants, auteurs, artistes, musiciens, cinéastes ont voulu tenter de les nommer. Je ne m’y risquerai pas. J’ai pourtant toujours été sensible au devoir de mémoire. C’est justement parce que cette ignominie n’a pas d’équivalent dans l’histoire humaine qu’il faut s’en rappeler, pour ne pas la reproduire. Plus jamais. Aujourd’hui, l’ancien camp à moitié détruit par les nazis à la fin de la guerre est devenu un mémorial. On peut le visiter. Et pour ces raisons, nous avons décidé d’y aller.

Je ne sais pas vraiment comment raconter cette journée. Émotionnellement, ce fut très violent. Un tel degré dans l’horreur n’est déjà pas concevable, alors se retrouver face à l’inscription « Arbeit macht frei » pour de vrai, ce fut déjà un choc. Je me suis plongée dans un profond recueillement au fil de la visite, comme si je voulais répondre à l’écho silencieux de ces couloirs vides par la plus grande compassion que mon cœur pouvait produire. Et à vrai dire, je n’ai pas envie de commenter la qualité de l’installation du musée. Tout visiteur sain d’esprit vient dans un tel lieu pour se mesurer à l’horreur qui s’y produisit, et accomplir son devoir de mémoire. Les écoliers que nous avons été ont déjà entendu parler de la Shoah dans les faits. Inutile de rappeler le nombre de morts.

Je me suis toujours sentie très concernée par cette tragédie, depuis mon enfance. Je n’avais jamais vraiment compris pourquoi, puisque je n’ai pas de proches de confession juive. J’ai découvert bien plus tard que dans une vie antérieure, je suis mort à trente ans au Ghetto de Varsovie. Au fond de moi, je m’attendais donc à ce que les vieux murs de ce camp me parlent. Et ils le firent.

Beaucoup mentionnent ce tas de cheveux immense lorsqu’ils parlent du Mémorial et de ce qui les a marqués. Je me rappelle des cellules de 1m2, de cette cour où l’on exécutait des opposants politiques, de ce baraquement où furent pratiquées des expérimentations gynécologiques. Et plus particulièrement de ce que je fus la seule à voir ce jour-là. Ce souffle qui sortait d’un couloir de baraquement, transportant d’anciens cris qui m’ont heurtée de plein fouet. Ces silhouettes diaphanes à l’habit rayé, errant autour de moi. Certaines revivant encore et encore des scènes de matraquage, de coups, de gifles, de travail forcé par d’autres silhouettes en uniforme de cuir. Mais je me souviens surtout du pire, qui arriva lorsque nous avons commencé à suivre une visite commentée. La guide nous emmena alors dans une pièce d’un bunker qui comportait deux fours, et nous expliqua qu’elle avait servi de chambre à gaz expérimentale. Horrifiée, je regardai autour de moi, et remarquai les traces d’ongles qui avaient griffé un mur.

C’est alors que j’eus un flash qui dura une seconde. Je n’entendais plus rien, si ce n’est des dizaines de voix qui hurlaient toutes ensemble de douleur, de peur, de souffrance, d’injustice. Et je ne voyais rien, si ce n’est des dizaines de corps nus, tordus, torturés, bouche grande ouverte et bras tendus vers le ciel pour chercher l’air respirable dans l’espoir de ne pas mourir asphyxié.

Je suis sortie de la pièce en courant.

Encore aujourd’hui, je me souviens de cette vision comme si c’était hier.

Mais après l’horreur, la violence et la souffrance, je crois que le plus inattendu fut ce que je ressentis à Birkenau. Le camp d’extermination. Là où les nazis ont dynamité les chambres à gaz, au cœur même de la quintessence de l’innommable, là où tant d’innocents ont péri pour rien. Là où pour toujours reposera un mémorial entouré de verdure, en hommage aux victimes. J’ai ressenti une profonde paix. Là où je m’attendais à ne pas supporter la noirceur de tant de sang versé, j’ai ressenti de la paix.

Et c’est la leçon incroyable que ces âmes arrachées à la vie il y a soixante-dix ans m’ont apprise. Même après avoir enduré mille morts en une à cause de la pire des cruautés humaines, il est possible de pardonner pour pouvoir reposer en paix.

Puissent-elles l’être pour toujours.

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