Carnets de voyage – Heraklion: La Crète dans les pas des chiens ou Comment retrouver son âme d’enfant

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Illustration de Heyton’ Studio

Par Angélina Maudet

Cela faisait des années que l’envie de découvrir la Grèce me taraudait. Pour mes trente ans, nous sommes partis avec mon compagnon, saisissant l’occasion de retrouver un couple d’amis voyageant sur les routes depuis deux ans.

Notre voyage a commencé à Athènes où nous avons eu la chance de voir l’Acropole. C’était un rêve d’enfant qui se réalisait pour moi. Je me souviens avec vivacité de l’émotion que j’ai ressentie face à l’immense théâtre de Dionysos. Combien de personnes pouvaient s’y réunir ? Que ressentait-on lorsque l’on participait aux fêtes dionysiaques dans ces gradins surplombant la cité? Soudain, mes cours de théâtre me sont revenus: faire partie de la cité, que l’on soit riche ou pauvre, en partageant l’expérience commune de la Catharsis. Bouleversant, même si les esclaves étaient exclus. Et depuis, combien de temps ai-je passé sans voir une pièce de théâtre?

Nous voici dans le tram et la nuit se lève. A notre arrivée, nous réalisons que Piraeus (Le Pirée) est l’un des plus grands ports de la méditerranée. Alors on court, on court pour trouver notre bateau! Plus de peur que de mal. Nous étions loin d’être les derniers à bord. Nous sommes en Février 2022, et je comprendrai quelques jours plus tard que les images que j’aperçois cette nuit-là sur les écrans du ferry sont celles de la déclaration de guerre de Vladimir Poutine à l’Ukraine. Le temps et l’espace se dilatent lorsque l’on voyage.

Au petit matin nous découvrons Heraklion, cité vénitienne dans laquelle le système d’égouts date du 13ème siècle. Nous marchons vers le vieux port et parcourons la belle endormie. Il y a un charme particulier à découvrir une ville qui s’éveille. Comme souvent, le calme, les camions de livraison, les premiers cafés qui ouvrent leurs portes se montrent à nous… Nous découvrons aussi des chiens errants qui se reposent. En Crète, il y a énormément de chiens et de chats qui vivent en liberté. Les locaux les nourrissent.

Dans un petit parc, un café et une viennoiserie locale à la main, nous faisons la connaissance d’un canidé noir. Son poil est brillant, signe qu’il est en bonne santé. Un peu sale. Mais il a l’air heureux. Je lui dis bonjour et il vient tout de suite s’asseoir près de moi. Il s’est allongé à mes pieds tel un fidèle compagnon. Il m’a adoptée, ou je l’ai adopté. Je ne sais pas. Mais on s’est reconnus.

Une fois restaurés, nous décidons d’aller nous dégourdir les jambes, car nous avons quelques heures de libre devant nous. Edgar (c’est ainsi que j’ai baptisé notre nouvel ami) nous a suivis. Au coin de la rue, nous rencontrons Paolo (qui ne s’est pas plaint non plus de son nom d’emprunt). Ils se connaissent et se saluent. Paolo est un croisé labrador comme Edgar mais il est blanc. Nous marchons sur les remparts et ils nous suivent. Ils nous font visiter la ville, à moins que ce ne soit nous qui ne les emmenions en balade? On se sait plus qui guide qui.

Nous nous arrêtons régulièrement pour reposer nos dos, fatigués de porter nos valises. Il est tôt, nous sommes en février mais le soleil est déjà puissant. A chaque pause, ils s’arrêtent et nous attendent. Tantôt à distance, tantôt à nos pieds. Ils se roulent parfois dans l’herbe. Il y a un plaisir et une tension à ne pas savoir quand cette entrevue se terminera. Mon enfant intérieur est de sortie. C’est un jeu, une improvisation. Ce jour-là, nous avons vécu une belle relation inter-espèce respectueuse de la liberté de chaque être. Nous avons rêvé quelques heures durant que ces chiens étaient les nôtres et que nous étions de leur meute.

Sur la route du retour, Paolo et Edgar ont commencé à jouer, en se chassant à tour de rôle et en aboyant. Paolo m’a fait peur à ce moment-là car la circulation était beaucoup plus dense qu’à l’aller et il hurlait sur les voitures qui passaient. Il n’avait aucune conscience de la route. J’ai bien cru qu’il allait se faire écraser plus d’une fois. Finalement, nous sommes revenus sur la place de la fontaine. Celle où nous avions commencé notre pérégrination. Je me souviens de l’hésitation des chiens à nous suivre au moment où nous quittions leur quartier. Ils étaient désormais de retour sur leur territoire.

Nous nous sommes assis pour prendre un café. Les chiens, eux, se sont arrêtés au pied d’un banc de l’autre côté de la place. Un peu comme pour commencer à mettre une distance entre eux et nous. J’imagine qu’ils savaient que notre chemin ensemble s’arrêtait là. Ils sont restés là de longues minutes. Je les observais. Déjà Edgar commença à s’éloigner, parut hésiter et se rassit un peu plus loin.

Soudain, un vieil homme se posta sur la place pour nourrir les pigeons. A peine avait-il sorti la main de son sac qu’un océan de plumes se jeta sur lui. On aurait dit que des centaines de pigeons étaient venus là faire leur festin de pain rassis. Nous nous sommes regardés en riant. Le soleil brillait. Puis j’ai furtivement tourné mon regard vers le banc. Edgar était parti. J’ai été touchée par le fait qu’il ait attendu que je ne le voie plus pour s’éclipser. Était-ce le fruit du hasard? Je ne le saurai jamais. J’aime pourtant la poésie de sa sortie de scène. Je l’avais choisi. Il m’avait choisie.Et pour quelques heures nous nous sommes connectés. Il est reparti faire son bonhomme de chien pendant que j’allais explorer le pays crétois. Paolo de son côté s’était allongé près d’un homme qui avait l’air aussi vagabond que lui. Notre café bu, nous avons pris un taxi pour récupérer notre voiture de location et avons fait route vers le palais de Knossos. Après un tel accueil, notre séjour en Crète promettait d’être emprunt de magie…

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