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  • CHRONIQUES DE RANDO # 13 – L’aube et les vipères: un lever de soleil au Mont Ventoux

    CHRONIQUES DE RANDO # 13 –  L’aube et les vipères: un lever de soleil au Mont Ventoux
    Illustration de Antonin Briand (Heyton’ Studio)

    Par Aurore Blanc

    D’aussi loin que je me souvienne, le géant de Provence, comme on l’aime à l’appeler dans ma région natale, a toujours veillé sur mon âme d’enfant. Du haut de ses 1910 mètres d’altitude, il domine le Vaucluse et les plaines de la vallée du Rhône côté Ouest, et les Alpes de Haute Provence côté Est. Comme moi, il a souvent la tête dans les nuages, mais les pieds bien ancrés sur Terre au milieu des vignes et des lavandes. Cet immense massif calcaire a la particularité d’avoir un sommet toujours blanc. En hiver parce qu’il y neige encore un peu, ce qui permet à la toute petite station de ski du Mont Serein de fonctionner par intermittence. En été parce que son sommet est parsemé de roches blanches dont l’éclat ne ternit jamais. Là-haut, quelle que soit la saison, le Mistral, célèbre vent du Nord provençal, a installé son domaine et justifie le nom de « Ventoux » : le mont venteux, aussi appelé le Mont Chauve dans certaines légendes locales.

    Ce vendredi 5 août 2022, ma mère, ma sœur et moi nous réveillons avec la gueule dans le sac (de couchage) au camping du Mont Serein. Nous avons mis notre réveil à 4h du matin. Ça fait mal sur le moment, mais à peine avons-nous passé la tête par l’ouverture de la tente que le ciel étoilé nous récompense de notre effort. Un autre effort, bien plus conséquent, nous attend pourtant encore: nous nous sommes lancé le défi de gravir les 500 mètres de dénivelé qui nous séparent encore du sommet pour aller y admirer le lever du soleil. Sur la pointe des pieds, entre deux rires étouffés mêlés d’excitation, nous sautons dans nos chaussures de marche et entamons l’ascension du sentier qui démarre juste derrière le camping. A la lumière de nos lampes frontales, il est difficile de distinguer autre chose que les racines et les cailloux du chemin. Mais l’expérience est exaltante. Monter, monter, avancer sans vraiment voir où l’on va, seulement enveloppées du silence de la nuit et de l’obscurité, sous l’aile protectrice de la voie lactée. Peu à peu, le ciel s’éclaircit à l’Est, les étoiles s’estompent et les crêtes des montagnes voisines se parent de violet sombre. Nos lampes font même scintiller quelques instants les yeux d’un groupe de chamois qui se promène près du GR4 que nous avons choisi de suivre. Après environ 1h15 de marche soutenue, nous arrivons au sommet. Les crêtes des massifs des Alpes du Sud rosissent déjà depuis un moment et leurs contours se parent d’un incroyable liseré doré. Les nuages bas remontent en nappes évanescentes depuis la vallée avant de s’évaporer en douceur. Nous nous installons sur la grande banquette qui fait face à la table panoramique, et attendons, enfouies sous nos pulls polaires et nos coupe-vents, car la température est descendue aux alentours de 14 degrés.
    A 6h33 précises, l’Astre pointe le bout de son nez, d’un rouge intense et flamboyant. En quelques minutes, nous le voyons s’élever au-dessus des montagnes. De nombreuses personnes sont présentes, pour la plupart montées en voiture par la route, mais nous reconnaissons aussi d’autres randonneurs. Les gens crient, rient et applaudissent devant ce merveilleux spectacle. Cela me fait sourire, car je ressens aussi cette joie intense et une énergie qui fait ressembler ce moment à une sorte de rite païen des temps modernes. Une salutation réjouie au soleil levant, teintée de soulagement après la petite demi heure durant laquelle nous l’avons attendu avec impatience, transies par le Mistral qui décidément ne fait pas de cadeaux, même au mois d’août.
    En redescendant, nous redécouvrons le paysage de jour et pouvons admirer la richesse de la flore locale. En effet, le bioclimat spécifique au massif du Mont Ventoux permet d’y croiser aussi bien des oliviers que des spécimens de la flore boréale des terres arctiques à quelques kilomètres de distance. De nombreuses espèces animales protégées y trouvent aussi refuge. Nous croisons à nouveau les chamois qui dévalent les pierriers et s’arrêtent un moment à une dizaine de mètres de nous, puis finissent par se mettre à brouter paisiblement. Je souris de cette rencontre et me souviens de toutes les histoires de randonnées rapportées par mes parents. Le Mont Ventoux fait partie intégrante de l’histoire familiale. Plusieurs fois, mon grand-père, mon père et ses frères ont affronté en vélo cette célèbre étape du Tour de France. Lieu de tous les défis, le Mont Chauve est aussi connu pour avoir abrité un maquis de résistants pendant la seconde guerre mondiale. Aux anecdotes de famille et à l’Histoire se mêle bien sûr la légende, car une telle montagne n’a pu qu’exciter l’imagination.

    Les textes anciens racontent qu’après le Déluge, l’Arche de Noé errant sur les flots engendrés par la colère de Dieu fit une escale sur le Mont Chauve. Escale temporaire, car la décrue n’était pas encore suffisamment amorcée pour permettre à tous les êtres vivants de l’Arche d’y trouver refuge. Peu avant que le gigantesque zoo flottant ne reprenne son errance jusqu’au mont Ararat (dans le Caucase, emblème de l’Arménie situé dans l’actuelle Turquie), un couple de vipères se faufila pour rejoindre les roches blanches, trouvant le lieu à son goût. Il faut savoir qu’en effet, le Mont Ventoux abrite une espèce très particulière de serpents : les vipères d’Orsini, qui ont la particularité de ne pas pondre d’œufs. Les petits sortent directement formés du ventre de leur mère. Une légende provençale raconte qu’une fois l’an, les serpents du Ventoux sortent de leurs cavernes, dévalent les flancs de la montagne et se regroupent en un lieu connu d’eux seuls. Là, ils s’entortillent, s’entremêlent, sifflent et bavent jusqu’à ce que, de l’écume fantastique produite par leurs ébats, jaillisse un unique œuf. Loin d’être maléfique, cet œuf renferme en son sein toutes les forces vives du printemps qui tend à renaître après le long sommeil hivernal. Lorsque l’œuf a atteint sa forme parfaite, il s’élève dans les airs, soutenu par la masse grouillante des serpents qui l’accompagne dans son ascension pour lui éviter une chute tragique. Plus étonnant encore : celui ou celle qui parviendrait à s’en emparer à cet instant précis et le porterait ensuite en pendentif serait assuré de connaître une force, une gloire et un bonheur sans limites. Mais cela ne se fait pas sans risque, car pour sortir vainqueur de cet exploit, il faudrait avoir trouvé le lieu secret des serpents, avoir gravi seul.e les redoutables escarpements de la montagne, sans armes et le cœur pur, au risque de périr en touchant le précieux œuf. Sans compter qu’il faut ensuite pouvoir fuir à la vitesse d’un cheval au galop et mettre entre soi et la masse des serpents furieux le flot d’une rivière vive.

    Alors si l’aventure vous tente, n’hésitez pas à vous y risquer ! Sinon, vous pouvez aussi trouver des renseignements sur le mont Ventoux et ses sentiers plus sûrs dans la rubrique ci-dessous !


    —————————————————————————————————————————Recommandations et informations complémentaires :

    • Attention à la météo capricieuse, à bien consulter avant de lancer dans une randonnée, sur le site www.meteo-ventoux.fr
    • Bivouacs et camping sauvage interdits du 1er juillet au 15 septembre.
    • Éviter d’approcher les Patoux, chiens de troupeaux.

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  • Arbres remarquables #1 – Les gardiens de Brocéliande

    Arbres remarquables #1 – Les gardiens de Brocéliande
    Illustration de Antonin Briand (Heyton’Studio)

    Par Aurore Blanc et Aya Gogishvili

    Qu’ils aient constitué une rencontre fortuite lors d’un voyage, ou qu’ils aient toujours été les voisins de la maison dans laquelle vous avez grandi, il est des témoins silencieux qui ont vu le monde évoluer de siècles en siècles, sans jamais perdre de leur majesté. Ces êtres, d’aucuns les appellent aujourd’hui les Arbres Remarquables. Ce sont des arbres plusieurs fois centenaires, et il en existe encore un certain nombre autour de nous. Ils sont très précieux, surtout par les temps qui courent. Leur rendre visite, c’est entreprendre tout un voyage. C’est approcher une autre forme de sagesse, c’est toucher du doigt la course du monde en un seul geste. Il faut aussi prendre en compte le fait que, comme l’expliquent les auteurs de l’excellent ouvrage Arbres remarquables en Ille-et-Vilaine, plus un arbre est ancien, plus il a développé le réseau fongique (de champignons) qui le relie aux autres arbres en sous-sol. Cela octroie aux arbres classés “remarquables” une place essentielle, car ils transmettent aux arbres plus jeunes, au moyen de leur réseau symbiotique, des signaux utiles à leur développement mutuel.

    Pour commencer, parlons encore une fois de la forêt de Brocéliande et rendons-visite à quelques-uns de ses plus éminents membres auxquels sont liées des légendes locales.

    Ponthus, ou le Hêtre du Voyageur :

    Personnellement, ce Hêtre est mon préféré de la forêt. C’est l’un des arbres les plus connus de Brocéliande avec le Chêne des Hindrés probablement. Mais il se trouve sur une parcelle de forêt privée, non loin de la Fontaine de Barenton. Et pour cette raison, les offices du Tourisme que vous interrogerez ne vous renseigneront pas sur son emplacement. Son emplacement se donne de bouche-à-oreille. Il est fragile et exigeant, protégé par un grillage au milieu d’une clairière récemment défrichée. C’est un hêtre commun aux branches d’aspect tentaculaire et aux racines puissantes, dont l’âge est estimé à environ trois cent ans.  Situé à l’origine dans une forêt de pins, ses voisins ont tous été coupés entre 2012 et 2013, à cause d’un parasite. Depuis, la végétation repousse peu à peu alentour. Il doit son nom à une légende qui connaît plusieurs versions. Certains disent qu’il serait le gardien des ruines du château de Ponthus détruit par le chevalier Du Guesclin en 1372. Dans une autre version, il aurait été planté pour célébrer l’union du chevalier Ponthus avec la princesse Sidoine, fille du Seigneur de Gaël. Dans une dernière version, il aurait poussé sur les ruines du château détruit par Dieu lui-même : désespérant de ne pas avoir d’enfants avec Sidoine, le chevalier aurait souhaité en avoir un, « qu’il vienne du Diable ou de Dieu ». Sa femme donna alors naissance à un monstre velu. Peu de temps après, une tempête éclata, détruisant sa demeure. Une chose est sûre, le bon vieux hêtre est un arbre à l’énergie merveilleuse, qui vous fera passer un moment hors du temps si jamais vous parvenez à trouver son emplacement…

    Le Chêne des Hindrés :

    Ce chêne rouvre ou sessile est l’un des arbres remarquables les plus connus de la forêt et se place parmi les plus anciens de l’Ouest de la France. Il a été classé en tant que tel en 1997 et l’Office National des Forêts a depuis aménagé ses environs pour le protéger, notamment par une barrière empêchant qu’on touche son écorce fragilisée. Il a été établi que sa présence (et notamment celle de son système racinaire) est essentielle à la conservation de la biodiversité de son secteur. Le terme « Hindrés » signifierait « lieu humide ». L’âge du chêne a été estimé autour de cinq cent ans. Cet arbre magnifique impressionne par son aspect massif et ses branches à l’aspect presque tentaculaire… Il est accessible par le chemin piéton partant du parking « Rocher Cadieu » et on trouve non loin de sa clairière une petite exposition sur la vie des nombreux charbonniers qui exerçaient naguère leur activité au sein de la forêt domaniale. Je n’ai pas trouvé de légendes se rapportant au Chêne des Hindrés. Il faut croire que l’aura majestueuse de son tronc se suffit à elle-même pour laisser parler l’imagination…

    Le Chêne à Guillotin :

    Ce chêne pédonculé, situé à Concoret, est un vénérable représentant de son espèce qui aurait entre 800 et 1000 ans ! Son tronc massif mesure presque dix mètres de circonférence. Il était anciennement appelé Arbre des rues d’Eon en référence à un ermite s’étant retiré en Brocéliande vers 1140. Se proclamant lui-même “envoyé de dieu”, il est selon les versions tantôt considéré comme un sorcier, tantôt comme un prophète, qui pillait avec ses disciples les richesses des églises pour les redistribuer aux nécessiteux. Ce personnage s’appelait Eon de l’Etoile à cause de la comète de Halley, et aurait caché deux barriques remplies d’or au creux de cet arbre, qui ont bien sûr disparu depuis. Son nom actuel lui vient d’une légende qui raconte qu’un prêtre réfractaire se serait caché en son sein pendant la Révolution française pour échapper à ses assaillants. Pour le sauver, les fées gardiennes du lieu auraient tissé une toile d’araignée qui aurait trompé les hommes d’armes en obstruant le creux du chêne, permettant à Guillotin de s’en sortir indemne. Cet arbre remarquable est l’objet de beaucoup de précautions, car il a été sévèrement affecté par le passage des touristes ainsi que par diverses blessures liées aux intempéries. Il est aujourd’hui protégé par un promenoir ainsi qu’une barrière de bois qui évitent aux nombreux passages de fragiliser un peu plus sa structure. Lorsque vous lui rendrez visite, prenez-donc soin de cet impressionnant ancêtre!

    Le Chêne d’Anatole le Braz :

    Au pied du restaurant situé dans les anciennes cuisines des forges de Paimpont, dans la ville de Plélan-le-Grand, on trouve un chêne d’une vingtaine de mètres de haut pour plus de quatre mètres de circonférence dont l’âge est estimé à 300 ans au maximum. Il est appelé Chêne d’Anatole le Braz à cause d’une conférence sur les mythes et légendes de Brocéliande que l’auteur de la Légende de la Mort a donnée à son pied durant l’été 1921. Ce nom ne sera pas inconnu à tout amateur de la richesse de la culture bretonne. Cet auteur, professeur de lettres et folkloriste à l’université de Rennes a été parmi les personnalités les plus impliquées dans le mouvement régionaliste breton, mais surtout l’auteur d’un des travaux de collecte les plus connus sur les intersignes ainsi que les croyances liées à l’Ankou et à la mort en Bretagne. 

    Le Châtaignier du Pas aux Biches :

    Situé dans la commune de Campénéac, le Châtaignier du Pas aux Biches a survécu pendant plus de quatre cent ans à l’urbanisation de ses alentours grâce au soutien de la population locale. Il mesure une vingtaine de mètres de hauteur pour plus de neuf mètres de circonférence. On le surnomme « Arbre à pain » car de nombreuses générations fabriquaient de la farine à partir de ses fruits à la saison adéquate. Malheureusement, malgré les efforts de ses voisins pour le préserver, l’arbre se meurt. Depuis une vingtaine d’années, un processus de sénescence accéléré s’est enclenché. Les châtaigniers résistant mal au manque d’eau, on peut y voir une énième conséquence du réchauffement climatique et des sécheresses successives. Ses deux branches principales sont mortes, mais pour l’instant l’arbre survit. Diverses associations conjuguent leurs efforts avec la mairie de Campénéac  pour préserver autant que possible cet élégant ancêtre et son tronc merveilleusement rainuré.

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    Vous l’aurez compris: qu’ils soient auréolés de légendes ou menacés par le réchauffement climatique, les arbres nous parlent. A leur manière. Leurs murmures silencieux sont des témoignages de l’histoire de notre monde, de notre humanité et des rêves qu’ils ont suscité et inspirent encore les promeneurs. Nous espérons que cet article, et les suivants de cette nouvelle rubrique, vous inciteront à aller vous aussi, au détour d’une promenade, vous nourrir de leur infinie sagesse…

    A bientôt pour de nouvelles histoires d’arbres exceptionnels !  

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  • Carnets de voyage – Villi, le facteur Cheval islandais

    Carnets de voyage – Villi, le facteur Cheval islandais
    Illustration de Antonin Briand (Heyton’studio)

    Par Aurore Blanc

    A l’Est de l’Islande, le temps est encore plus changeant que sur le reste de l’île aux volcans. Le jeudi 8 août 2019, nos deux voyageuses passent tant bien que mal entre les gouttes et atteignent le minuscule village de Djùpivogur, mentionné par les guides touristiques pour les 34 énormes œufs de pierre bordant le petit port local. Leur guide de voyage leur apprend qu’ils ont été taillés et polis par un artiste originaire du village. Chaque œuf représente quelques unes des très nombreuses espèces d’oiseaux qui peuplent l’île tout au long de l’année. Retrouvant soudain leur âme d’enfant, les deux jeunes femmes s’amusent à grimper et à s’asseoir sur la pierre lisse et brillante, puis à glisser de l’autre côté. Mais quelques photos plus tard, elles se lassent et décident d’aller se promener un peu plus loin. En Islande, à part dans quelques grandes villes comme Reikjavik et Akureyri, on ne peut pas vraiment flâner dans les rues… Pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas de rues ! Alors elles suivent la route et se dirigent spontanément vers une jolie maison aux murs rouge foncé. 

    Assez rapidement, et même de loin, elles comprennent que ce n’est pas une maison comme les autres. Un totem indien se dresse dans la cour principale. Le portail est bordé de deux grands squelettes de cétacés, et le jardin qui s’étend en terrasse sur plusieurs niveaux offre un spectacle des plus surprenants. En lieu et place des traditionnels et si kitsch nains de jardins de chez nous, de multiples statuettes de bois côtoient de petites constructions de pierre qui semblent pousser naturellement entre les marguerites et les pissenlits.

    Un écriteau invite les passants à entrer librement dans la « galerie d’art Freevilli : os, bâtons, fossiles et pierres ». Sans aucune hésitation, fascinées par l’aura étrangement festive qui émane du lieu pourtant jonché d’ossements, les deux amies pénètrent dans l’antre d’un de ces « artistes fous » qu’elles chérissent tant. Peu à peu, elles en apprennent plus sur le curieux énergumène propriétaire des lieux. Au fil de ses longues marches le long de l’océan, Villi ramasse les belles pierres et les os des animaux échoués pour en orner son jardin. Ses trouvailles s’entassent dans un désordre magnifique, du sous-sol (où il a installé son atelier) à la véranda de l’étage. L’endroit, à la croisée du monde du facteur Cheval et des cabinets de curiosité d’antan, foisonne de cristaux merveilleux. Ici sont alignées des coupes de pierre basaltique aux couleurs chatoyantes. Là, des vitrines renferment les crânes et os de dizaines de petits animaux. Dans une dépendance au fond du jardin, elles découvrent un authentique musée sur la faune locale, peuplé d’oiseaux empaillés et d’étranges poissons. Le collectionneur a aussi amassé quelques trouvailles exotiques, comme des crânes d’antilopes ou de buffles. Au plafond de la véranda, ce sont des squelettes entiers de marsouins et même des crânes d’orques qui semblent nager en silence dans l’air estival. A leur pied, quelques masques africains semblent s’être perdus bien loin de leur terre d’origine.

    Dans son atelier, l’artiste est facilement reconnaissable. Sous sa casquette ornée de deux ailes empaillées qui lui donnent un curieux air d’Astérix, ils sculpte de petites vertèbres pour en faire des pendentifs et des porte-clés à  l’attention des touristes. Les deux voyageuses n’en finissent pas de se délecter de ces trésors qui n’ont, curieusement, rien de mortifère. C’est amusant comme parfois, les éléments que nous associons spontanément à la mort semblent faire rejaillir la vie quand on s’y attend le moins. 

    En sortant de la maison rouge, elles escaladent une petite colline et s’assoient parmi les quelques statuettes qui ont débordé du jardin. Et elles regardent un rayon de soleil percer sur la mer, peinant à réaliser qu’elle sont bien là, au cœur de cette Islande dont elles rêvent depuis si longtemps et qui n’a pas fini de les surprendre.

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    Adresse :  vikurland7, 765 Djúpivogur, Sudur-Mulasysla, Iceland 

    Plus de photos sur Instagram : https://www.instagram.com/explore/locations/1024086361/ 

    Page Facebook : https://www.facebook.com/FREEVILLI-gallery-naturart-1434638966839474/timeline/ 

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  • Voyages Parallèles – Se perdre dans les ruines du château du Guildo

    Voyages Parallèles – Se perdre dans les ruines du château du Guildo
    Illustration de Antonin Briand (Heyton’studio)

    Par Isabelle Mégard-Navarro

    Au mois de juin dernier, à l’occasion d’un séjour de quelques jours dans les Côtes-d’Armor afin de visiter une très bonne amie, j’ai découvert en sa compagnie les ruines d’un château qui a connu son apogée au milieu du XVe siècle. Au cours de la visite de ses vestiges, l’atmosphère était tellement poétique que j’ai voulu en garder une trace en rédigeant un petit texte qui je l’espère vous donnera envie de découvrir ce lieu magique.

    En arrivant sur le pont, notre regard fut attiré par une luminosité qui provenait de notre gauche. Quelle surprise de voir apparaître, en haut d’un éperon rocheux, de majestueuses pierres dorées mises en valeur par les rayons du soleil ! Elles étaient tout simplement envoûtantes et nous décidâmes d’aller les découvrir de plus près. Une centaine de mètres après le pont, un panneau indicateur nous sembla correspondre à notre vision : « Château du Guildo ». Apparemment, il nous suffisait de tourner à gauche puis de rouler encore quelques kilomètres pour l’atteindre. Une fois sur place, nous fûmes ravies de constater que le parking était vide. Il faut dire que nous étions en plein milieu de la semaine, en dehors des vacances scolaires et que ma montre indiquait qu’il était plus de 20 heures. Nous eûmes d’ailleurs du mal à le croire tant la lumière du jour en ce mercredi 8 juin était vive, et nous ne fûmes plus certaines que notre idée de visite fût bonne. Ce site historique n’allait-il pas être fermé à cette heure-ci ? Eh bien, non ! À l’entrée, nous découvrîmes que son accès est libre et gratuit toute l’année, certainement du fait de son appartenance au domaine public.

    Ce faisant, je fus éblouie par les rayons du soleil qui passaient à travers l’arche sous laquelle je me trouvais et je dus cligner des yeux. C’est alors que je fus entraînée dans un tourbillon qui me parut sans fin. Pourtant, il s’arrêta soudain, et à ce moment précis, je pus distinguer devant moi un couple vêtu de costumes médiévaux (en tout cas, étant une adepte des fêtes médiévales, c’est l’impression que j’en eus). Dès que la femme et l’homme qui le formaient comprirent que je les avais repérés, ils me firent signe de les suivre et pendant plusieurs dizaines de minutes, ils me tinrent compagnie. Ils mirent un point d’honneur à me faire parcourir les différentes parties constitutives du château et bien qu’ils ne prononçaient pas un mot, leur amour pour les lieux transparaissait. Pas à pas, ils me montrèrent la forge, les écuries, les communs, les cuisines, mais surtout leurs appartements. Bien qu’il ne reste plus rien, plus aucun meuble, seulement quelques murs de pierre et quelques escaliers, les rayons du soleil couchant suffisaient à créer un décor qui, à mes yeux, était enchanteur.

    Lorsque nous atteignîmes le sommet d’une des deux tours donnant sur la Rance, ils disparurent. Je tentai, en clignant des yeux, de les faire de nouveau apparaître et un instant, en sentant un souffle derrière moi, je crus y être parvenue. Mais finalement, non, la magie n’opérait plus, car en me retournant, c’est ma partenaire de pérégrinations que j’aperçus.

    Sur le chemin du retour, cette dernière m’apprit qu’elle m’avait suivie pendant toute la durée de notre visite, étonnée de mon silence et de voir que le château ne semblait avoir aucun secret pour moi. De peur qu’elle ne me prenne pour une folle, je ne lui avouai pas que mon apparente connaissance des lieux était due à la présence de deux compagnons venus d’un autre siècle.

    Dans la nuit, une fois la villa où je logeais endormie, je me précipitai sur Internet afin d’en savoir plus sur le site historique dans lequel je venais de passer une des heures les plus captivantes de ma vie. J’y appris alors que mes hôtes se nommaient Françoise de Dinan et Gilles de Bretagne et qu’ils avaient été les propriétaires du château du Guildo au moment de son apogée, soit au milieu du XVe siècle. Ils furent mariés en 1444 alors qu’elle n’avait que 8 ans et lui la vingtaine.  Gilles est né dans les années 1420 et fut élevé à la cour d’Angleterre avec le jeune prince Henry (futur Henry VI), en gage de bonne entente du duc avec les Lancastre. Pro anglais, Gilles fut emprisonné en 1446 par son frère, François 1er de Bretagne, lorsque ce dernier décida de changer de politique et de prendre, contrairement à leur père Jean V, le parti du royaume de France. Gilles de Bretagne fut exécuté en 1450. Françoise, bien que marquée par sa disparition, et ce malgré son jeune âge, fut remariée à Guy XIV de Laval qui aurait pu être son grand-père ! À cette période, elle quitta le château du Guildo pendant un bon moment. Celui-ci sombra alors dans un oubli provisoire. Mais elle y revint à la fin des années 1480 et fit faire de nombreux travaux de reconstruction. Après sa mort, en 1499, son fils puis son petit-fils reprirent la succession du château, mais ils le négligèrent. Au XVIe siècle, tout comme à la fin du XVe, le château subit de nombreux sièges, qui le ruinèrent et l’empêchèrent de retrouver sa splendeur d’autrefois. Le XIXe siècle fut celui de l’abandon total. La cour fut mise en culture, les murailles servirent de carrière de pierre, et ce pillage ne cessa qu’avec l’achat du site par le département en 1981.

    Le lendemain, au réveil, je sentis qu’ils avaient été présents dans mes rêves et il me sembla que je garderai longtemps en mémoire le souvenir de cette visite et que ces vestiges ne seraient pas pour moi ceux d’un jour, mais ceux de toujours. 

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    Plus d’informations sur le Château du Guildo ?

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  • Carnets de voyage – La petite fille et l’apprentie Geisha

    Carnets de voyage – La petite fille et l’apprentie Geisha
    Illustration de Antonin Briand (Heyton’Studio)

    Par Aya Gogishvili

    Si je m’appelle Aya, c’est à cause d’une japonaise venue chez mes parents un an avant ma naissance pour étudier en France. Mon père et ma mère l’avaient accueillie en tant que jeune fille au pair pendant un an chez eux, et un fort lien d’amitié se tissa à cette occasion. Il est vrai qu’Aya était attachante. Ils me racontent encore avec plaisir les blagues pleines d’esprit de cette jeune fille à l’humour vif. C’était donc presque logique : lorsque ma famille se décida à donner un nom à cet embryon d’existence qui grandissait dans le ventre de ma mère, ils choisirent de m’appeler comme cette jeune fille du Soleil Levant. Ils l’avaient beaucoup aimée, et nous sommes d’ailleurs toujours en contact aujourd’hui. Ca ne faisait aucun doute: viendrait un jour le temps où nous irions voir Aya chez elle, à Yokohama.

    Voici venue l’année 2000. J’ai huit ans, en plein milieu de l’immense métropole qu’est Tokyo. Autour de moi, le monde est fait de buildings, de gens polis et de hiéroglyphes que je ne sais pas lire. Je ne comprends rien à cette harmonie à la fois technologique et ancestrale qui m’impressionne. Je sais que je suis au pays des pokémons à l’époque de la sortie de la première génération en France, et que les gens y sont très gentils. J’ai des jouets plein les poches, des histoires plein la tête, et un gros pikatchu jaune à la queue décousue toujours scotché sous mon bras.

    Ce jour-là, nous partons visiter des temples. Je ne sais plus exactement où se trouve celui-ci en particulier, mais je me souviens de ce qu’on en raconte : il est entièrement recouvert de feuilles d’or, et seuls les moines peuvent y entrer. Les touristes y sont interdits, pour ne pas souiller sa pureté. Le Temple aux Mille Feuilles d’Or est comme un joyau, caché dans un écrin de nature et posé au milieu d’un petit lac. Nous parcourons le parc dans lequel il est situé. Je regarde les fleurs à la fois sauvages et disciplinées du jardin. Je ne ressens rien de particulier, mais au fond de moi je ne suis pas insensible à ce paysage synonyme de paix, un pléonasme de la beauté-même. Il faut bien le dire, aujourd’hui je n’ai presque aucun souvenir de ce jardin qui devait pourtant être féérique. Nous parlons là d’un voyage qui date de presque vingt deux ans. Mais je sais exactement ce que j’ai ressenti en voyant tout le soin apporté à ce jardin.

    Malgré moi, un sentiment de paix m’envahit. La petite fille que je suis se sent bien au milieu de toutes ces fleurs. J’ai envie de découvrir l’intérieur du temple brillant comme le soleil. Je m’imagine nager jusqu’au seuil, et enlever mes chaussures pour ne pas souiller son indicible magnificence.

    Mais ce ne sont que des rêves, et je ne suis qu’une petite fille aux pensées innombrables avec un Pikachu en peluche sous le bras. En haut de l’escalier qui descend vers les alentours du lac, je contemple mes parents et ma famille de cœur japonaise qui sont déjà en bas des marches de pierre. Je me prépare à les rejoindre lorsque quelqu’un m’attrape le bras. Je me tourne et découvre derrière moi une maïko, une apprentie Geisha. Elle me regarde avec condescendance, son superbe kimono contrastant avec son maquillage blafard. Elle m’impressionne avec ses lèvres couleur sang et ses cheveux coiffés avec soin et technique. Mi-étonnée, mi-flattée, je me retourne vers mes parents pour comprendre ce qui m’arrive. Papa, un sourire aux lèvres, sort son appareil photo. Clic-clac. Le moment est immortalisé sur la pellicule, en plus du souvenir.

    Je ne saurai jamais exactement pourquoi cette maïko m’a attrapé le bras ce jour-là. Mais cet instant est resté gravé dans ma mémoire, et j’aime à me le rappeler à chaque fois que je revois cette photo. Une partie de mon enfance, à jamais, restera japonaise.

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  • Carnets de voyage – Un karaoke en plein air au cœur de Berlin

    Carnets de voyage – Un karaoke en plein air au cœur de Berlin
    Illustration de Antonin Briand (HeyTon ‘Studio)

    Par Aurore Blanc

    Je n’ai pas gardé beaucoup de bons souvenirs de Berlin. Peut-être parce que je ne me sentais pas très bien à l’époque où j’y ai séjourné en famille, en août 2010. On ne peut pas prendre de vacances de soi-même, et on se ment souvent en pensant qu’un voyage suffira à nous faire oublier nos tourments. A l’époque, la modernité de la ville m’a donc paru dénuée de charme, et j’étais trop fatiguée pour profiter de sa folie nocturne.

    Pourtant, un îlot de musique et de soleil émerge de ces souvenirs gris. Et cet îlot s’appelle Mauerpark. Il s’agit d’un grand parc situé dans le district de Prenzlauer Berg, au cœur de la capitale allemande. Un grand parc dans le centre d’une grande ville, d’accord, d’accord me direz-vous. Sauf que Mauerpark renferme plusieurs pépites, dont l’un des plus incroyables marchés aux puces qu’on puisse imaginer. J’ai encore des souvenirs très nets de la chaleur, du sable et de la poussière qui s’élevait en volutes, m’obligeant à me couvrir le visage d’un foulard. Les stands s’étendaient à perte de vue, chaque allée en dévoilant une autre au dernier moment. Je ne savais plus où donner de la tête, ni dans quel bac fouiller pour trouver plus de merveilles. Des images me reviennent en vrac : des tapis, de la vaisselle, des chandeliers aux branches interminables… En me voyant ainsi accoutrée dans un tel décor, j’aurais pu me croire dans un souk à Marrakech ! 

    Mais l’autre particularité de Mauerpark qui m’a donné en vie d’écrire cet article aujourd’hui, c’est le souvenir indélébile que m’a laissé son « bearpit karaoke ». J’ai appris plus tard que ce n’était pas un événement isolé auquel j’ai assisté ce jour-là, puisqu’il a toujours lieu tous les dimanches à 15h. Mais quand j’ai pénétré dans le grand théâtre en plein air taillé à flanc de colline, et que j’ai entendu la clameur de tous les gens qui s’installaient là et riaient dans l’attente d’un spectacle dont j’ignorais la nature, quelque chose s’est réveillé en moi. Sur la piste pavée en bas des gradins, il y avait juste deux grosses enceintes, un micro, et un drôle de type avec un chariot-vélo recouvert d’un parasol bigarré qui bidouillait sur un ordinateur portable. De temps à autres, des gens descendaient des gradins, venaient lui parler ; il notait quelque chose sur un carnet puis les laissait repartir. Très vite, il a pris la parole, annonçant l’ouverture du spectacle en appelant un premier « candidat ». Et là, j’ai compris.Pendant plusieurs heures, les gens sont descendus tour à tour des gradins, ont pris le micro, et ont chanté, chanté sans complexes, sans états d’âme, accompagnés par la musique que programmait l’homme au chariot (l’irlandais Joe Hatchiban) sur son tout petit clavier. Ils chantaient juste pour le plaisir d’être là et de partager un jour d’été avec des centaines d’inconnus en liesse. Chaque chanson soulevait des hurlements de joie et des tonnerres d’applaudissements de la part de la foule réunie là. Je me souviens en particulier de deux fillettes blondes qui faisaient des signes à la foule en délire pour la faire taper des mains. Je me souviens aussi de cet américain débarquant avec son chapeau de cow-boy et s’engageant dans une impressionnante chanson « country ». Et je me souviens surtout de cette Néo-zélandaise complètement ivre qui a à peine réussi à arriver jusqu’à la scène et qui a interprété la version la plus intense et la plus folle de Sweet Child O’Mine des Gun and Roses qu’il m’ait été donné d’entendre à ce jour. Elle hurlait « Where do we go now ? » et secouait ses cheveux dans tous les sens, sa bière à la main, renversant la moitié du liquide sur les pavés, sans aucune limite. Quand la chanson s’est terminée, je me suis redressée en criant, en même temps que tous les gens assemblés là, pour lui faire une ovation digne d’une rock star. Parce que sans le savoir, ce jour-là, cette jeune femme ivre venue de l’autre bout du monde a rallumé quelque chose qui s’était éteint et qui brûle encore en moi à chaque fois que je prends un micro. Cette soif inextinguible de communion humaine, d’émotions, de son pur. Et même si j’ai longtemps regretté de ne pas avoir eu le courage de chanter ce jour-là, j’ai bon espoir d’y retourner un jour, et de hurler à pleins poumons ce « I love Rock’N roll » que j’ai depuis appris par cœur, me faisant la promesse secrète de ne plus jamais me dégonfler.

    ***

    Plus d’infos :

    Karaoke du Mauerpark – Gleimstraße 55, Berlin, BE 10437

    Leur page officielle ici!  

    Tous les dimanche d’avril à novembre, à 15h

    GRATUIT

    Quelques conseils pratiques glanés sur le blog Wanderlustale  !

    «1-  Parfois le karaoké est annulé suite aux conditions météorologiques et également durant l’hiver. De ce fait, surveiller la page Facebook afin de pas être déçus. 

    2- Le parc est accessible à pied depuis la station de métro de Eberswalder Straße ou en tram avec le M10 à l’arrêt Friedrich-Ludwig-Jahn-Sportpark.

    3- La meilleure entrée du parc se fait par la Bernauer Strasse, juste à côté d’un photoautomat vestige du passé berlinois toujours en fonction. »

    Retrouvez le travail d’Antonin sur son Instagram !

  • Voyages parallèles – Conjuration du Tatzelwurm, par la sueur, la Lune et le feu – Autriche, 2022

    Voyages parallèles – Conjuration du Tatzelwurm, par la sueur, la Lune et le feu – Autriche, 2022
    Illustration de Antonin Briand (Heyton’studio)

    Par Quentin Foureau

    Cliquez sur le mot souligné pour écouter le chant permettant de se plonger dans l’atmosphère du rituel.

    Le cœur d’un conte merveilleux, le sang qui y palpite, le souffle qui le traverse et qui peut durer une vie entière dans la mémoire de celui qui l’écoute, est sa nature initiatique. Le héros du conte, minuscule d’âme et de présence aux premiers mots de l’histoire, devient le maître d’une destinée universelle qu’il a domptée et chevauchée par épreuves lors d’un voyage démesuré. La carte de son voyage est vaste : les royaumes à traverser se comptent par sept ou neuf, les routes se comptent en jours et en nuits, les croisées des chemins se comptent en pendus, les forêts en cavernes et en bêtes qui les hantent. L’écho des merveilles de cette carte se révèle dans l’âme anoblie et la présence grandie du héros qui revient, et qui devient ce que ses semblables ont conçu de plus haut noblement, de plus noble moralement, de plus important symboliquement, de plus solide durablement : un roi. Et celui qui entend le conte merveilleux, le vaste voyage de ce héros, sent venir en lui un règne nouveau, celui que sa vie attendait qu’on verbalise, par la figure et l’avènement de ce roi neuf.

    Dans les hauteurs d’Abtenau, aux premières lieues de l’Autriche en y entrant par l’ouest, se tient au solstice d’été le rassemblement du House of the Holy, ou Funkenflug. On y mélange la sueur, la Lune et le feu à 666 mètres d’altitude. Ce fut pour le conteur un voyage merveilleux au sens le plus conté du terme.

    Ce qui brûle loin vers l’est, dans la poitrine du continent, n’est pas un festival d’homo festivus. C’est une réunion sélective au sein d’une communauté ayant décidé, d’après les réceptions impressionnistes que le conteur en a saisi, d’exprimer tout au long de l’année les forces païennes et les arts sombres. Pour y être admis, il faut écrire à une adresse disponible pendant seulement quelques heures, expliquer qui l’on est et pourquoi l’on pense que notre venue sera une bonne chose, tant pour l’événement que pour nous-mêmes. Une cooptation par quelques participants déjà venus les années précédentes est la bienvenue. Plusieurs semaines plus tard, on reçoit un courrier de confirmation – ou rien, si notre candidature est refusée – et l’on a jusqu’à Imbolc pour confirmer définitivement sa venue en signant un Pakt.

    Héros appelé et prévenu, questionné dès les début de son aventure. Avant de partir, exprime d’abord pourquoi tu veux partir. Es-tu conscient de ce qui t’attend et comment penses-tu l’accueillir? Te sens-tu près, Ivan Tsarévitch, à traverser tous ces royaumes à dos de loup pour te transformer comme nous proposons de transformer les êtres et les saisons ? Enfin, le participant est pris au sérieux : il lui est demandé en retour de se prendre au sérieux également, de se questionner en tant qu’actif et activiste de l’art et des cultures européennes. Ici, il est question de rassembler les braves qui attendent que leurs expériences soient profondes et modificatrices.

    Et voilà le conteur parti pour un voyage héroïque.

    Il commence, comme beaucoup de voyages héroïques, par un voyage impossible. Initialement prévu en 2020, alors que le conteur traverse un renouvellement de sa vie et de son quotidien, le rassemblement sera empêché par la peste et les hommes qui la chevaucheront. Deux années durant, le merveilleux du monde sera encloîtré. Deux années durant, le conteur expérimentera de nouvelles manières de se rassembler, à l’envers de la sale loi des modernes, dans des bois bretons ou des valons des Puys, dans des auberges de chouans ou des fermes d’ancêtres. Il y forgera la lame qui ceindra sa cuisse en Autriche : la pleine conscience d’un contre-monde magique possible pour rendre ce siècle plus vivable.

    Trois jours avant le Solstice d’été 2022, traversée de la Bavière au couché du soleil. Une nuit à Salzburg, départ le lendemain vers les hauteurs d’Abtenau. Tenue d’un journal au quotidien pour donner au sang la bonne vitesse dans le cœur et les veines. Le conteur est venu y prendre des décisions importantes. Il plante sa tente entre les montagnes, puis monte s’isoler à la lisière d’un bois. Les montagnes sont pleines de présences en absences. Il y appelle le Tatzelwurm, le rampant qui dévore les porcs et qui rôde aux lisières des bois des Alpes autrichiennes. Il promet de dévorer le porc, comme lui. De ramper, comme lui. Mais il veut des épreuves. Il veut du sauvage pour dévorer la tristesse de son cœur. Ni présence, ni absence, mais manifestations.

    Première manifestation : la sueur.

    Plusieurs jours sous la chaleur épaisse des montagnes. Plusieurs nuits de sueur qui glacent la peau en refroidissant dans le froid de l’aube. Sueur face aux feux allumés en contrebas de la colline du bûcher. Sueurs de griseries par le thé noir au rhum que les participants boivent dans des choppes en grès. La sueur qui garde la poussière et la terre comme une armure. La sueur du combat du héros contre les monstres, la sueur purificatrice, lavée dans l’eau d’une rivière de montagne, nu face à la vallée. La sueur qui attire le bouc de l’enclos près de la scène musicale, comme si l’homme et la bête avaient enfin une langue commune.

    Deuxième manifestation : la Lune.

    Par trois nuits, trois fois la Lune s’est levée face au rassemblement contre la roche. La première fois, nous ne la regardions pas. La seconde fois, elle vomissait sa lumière derrière un sommet cruel qui la gardait enfermée : l’un des plus anciens récits d’Europe de l’ouest est celui de la Lune Enterrée, qui surgit de sa tombe pour sauver la nuit. Lorsqu’elle a surgit des montagnes, le conteur a pris la décision de conjurer ses malédictions en les écrivant et en les détruisant dans le feu dernier. La troisième fois, dans les dernières braises de la dernières nuit, la Lune s’est levée d’un bond entre deux rochers, s’est faite plus petite comme si nous n’avions pas besoin d’elle, et s’est envolée pour nous laisser entrer dans l’été.

    Troisième manifestation : le feu.

    Les feux qui cuisaient les porcs que nous mangions, les feux dont la fumée nous étouffait pendant le repos du soir entre deux transes de hurlements, les feux qui nous permettaient de voir les étoiles dans un ciel pur. Et cet immense bûcher qui a attendu la dernière nuit avant de brûler.

    La nuit tombait bleue sur la vallée. Au campement, nous nous préparions à rejoindre la ferme, quand le conteur a vu la première flamme à l’autre bout du paysage. Au sommet lointain, un bûcher brûlait. Un autre y a répondu, sur les flancs d’une montagne plus proche de nous. Et sur cette même montagne, deux autres se sont allumés. Toute la vallée saluait la nuit la plus courte, feu après feu. Le nôtre allait leur répondre à la minuit. Les chefs et les acteurs de ces trois nuits de gloire se sont réunis en bas de la colline, torches contre torches et cris contre cris. Ils ont fait procession jusqu’au sommet du lieu, ont entouré le bûcher et, en montant dessus comme sur une tour sans porte, en ont libéré le destin. Devant lui, une femme qui tenait une torche refusait d’avancer et pleurait. Le conteur a été bousculé par un homme qui s’est excusé de la main et a rejoint la pauvre flamme immobile. Il l’a prise dans ses bras et tous deux ont pu brûler leur part de la saison. Ils sont restés a faire face à leur feu de longues minutes avant que le bûcher ne les menace de mort. Le conteur y a jeté ses conjurations, a remercié le Tatzelwurm, a promis de faire de cet été celui d’un héros.

    Retour épuisant, tant par manque de magie que par volonté d’en faire naître. Des cycles se ferment, plus fort que je ne l’aurais imaginé, plus évidemment que si je l’avais voulu seul et sans sueur, sans Lune et sans feu. Mon monde se renouvelle. J’aurai, durant l’automne, les vendanges de ce qui pousse en cet été merveilleux. L’âme et la présence grandie par l’expérience du voyage conté et initiatique, je me sens jour après jours prêt à chevaucher un destin plus grand que moi.

    Provoquons le merveilleux dans nos choix. Éprouvons-nous, sachons ce que nous attendons de nos voyages, gorgeons-les d’imaginaire et de combats vers un règne solitaire. Méritons l’initiatique au plus haut de sa force et au plus proche de ce que les siècles forgent de contes et de héros. 

  • Carnets de voyage – Un temple païen à Jérusalem

    Carnets de voyage – Un temple païen à Jérusalem
    Illustration de Antonin Briand (Heyton’Studio)

    Par Aya Gogishvili

    Lorsqu’on se rappelle un voyage, c’est souvent sous forme de sensations que nous reviennent nos souvenirs. Une odeur, un son, une atmosphère qu’on lie à des lieux qui nous ont marqués. Lorsque je repense à Jérusalem, c’est d’abord le souvenir des chants du muezzin qui me revient, mêlé à celui des épices et du café à la cardamome, qui embaumaient les alentours des échoppes arabes. Ensuite, c’est l’atmosphère si particulière des rues du vieux Jérusalem que j’aime me remémorer. Cette ville recèle en son sein un mystère qui mêle humanité, histoire et religion. Et cette richesse y est palpable, presque organique, submergeant le profane lorsqu’il arpente ses petites rues biscornues. Ce labyrinthe de couleurs et de vieilles pierres, je l’ai aimé dès les premiers instants. Et je me souviens d’une journée où par hasard, Jérusalem m’a laissé entrevoir que la complexité de son mystère était bien plus profonde que je ne l’imaginais.

    Sous un soleil de plomb, respirant un air chargé de poussière du désert, je me dirige vers la porte de Damas. Au bas des marches, j’aperçois une barrière derrière laquelle sont postés des militaires israéliens, M16 en bandoulière. Il est difficile de se promener à Jérusalem sans les croiser, leur présence est loin d’être inhabituelle. Je me joins à la foule pour passer la porte, et j’entre dans le souk. Ce petit passage me fait penser à un sas, comme si j’entrais dans un autre monde. Ça y est, j’y suis. Désormais, les rues se font ruelles, et c’est comme si chaque centimètre carré de mur était utilisé pour vendre quelque chose. Le vieux Jérusalem est un fabuleux labyrinthe dans lequel j’ai mis quelques semaines à me repérer. Entre les quartiers arabes, juifs, arméniens, catholiques, laïcs et la densité des habitations, monuments, magasins et autres lieux de culte, on ne sait plus où donner de la tête tant il y a de choses à voir. Je suis sur une petite place. Sur ma gauche, une minuscule échoppe vend des cigarettes à très petit prix. C’est là que j’aime acheter des paquets de Kent, parce qu’elles ont le même nom qu’un personnage dans la pièce du Roi Lear de Shakespeare. Je passe un magasin de souvenirs, un autre de vêtements et de sacs. Plusieurs femmes vendent des fruits, légumes et épices sur des étals de fortune un peu plus loin. Les fruits, gorgés de soleil, sont particulièrement délicieux. J’aimais énormément manger des figues fraîches lorsque j’étais en Terre Sainte.

    Je descends une volée de marches: face à moi un embranchement de deux rues. J’ai vaguement en tête l’idée de passer devant le Saint Sépulcre pour aller voir la boutique de Malek, qui vend de l’artisanat bédouin absolument magnifique. Alors je me mets en route. Les pavés sont humides, et dans l’air on sent l’odeur du café. A ma gauche, une librairie. A ma droite, une de mes boutiques préférées : on y trouve du café arabe moulu en direct, et dosé selon son goût. Je profite pour en acheter un peu, et m’enfonce un peu plus loin dans le souk du quartier arabe.

    La rue est une longue ligne droite, percée de quelques artères qui la rejoignent. De part et d’autre de son sillon, des dizaines de boutiques de souvenirs émerveillent. Bijoux bédouins en argent, étoffes chamarrées, lampes à huile en argile, croix chrétiennes, icônes orthodoxes, statues, tapis, vêtements, mains de Fatma de toutes les tailles et couleurs, objets divers ornés du mauvais œil, jouets pour enfants, encens, myrrhe, c’est un bric-à-brac continu parsemé çà et là d’un café, d’une porte cochère donnant accès à une église, d’une épicerie, d’un escalier menant à des appartements… Le tout parcouru par une foule qui coule des rues comme une rivière fluide. Je me laisse porter par ce flot de touristes, souriant aux vendeurs qui me saluent, m’invitant à « juste jeter un coup d’œil ».

    Une rue et quelques centaines de mètres plus loin, j’arrive sur la place où se trouve l’entrée du Saint Sépulcre. Au-dessus de la porte, la fameuse Echelle Inamovible est toujours en place. Je souris en me rappelant la vidéo d’Axolot qui mentionne son histoire insolite.

    Je n’ai pas particulièrement envie de faire un tour au Saint Sépulcre, du moins pas dans l’immédiat. Alors je laisse aller mon regard aux alentours. C’est alors que je découvre l’entrée d’une église dont j’ai oublié le nom, mais qui est gardée par une congrégation russe. Je ne manque jamais une occasion de tenter de pratiquer cette langue que j’aime beaucoup, et je décide donc d’aller la visiter. L’entrée est payante, et la guichetière ne m’adresse pas un regard lorsque je la salue dans sa langue. Tant pis.

    Je parcours les salles de l’Eglise en contemplant les icônes ornant les murs blancs, puis emprunte un escalier qui descend dans une salle en contrebas. Cette fois-ci je m’arrête.

    Une immense arche flanquée d’un pan de mur trône face à moi. Je lis le panneau explicatif qui raconte que lors de fouilles effectuées sous l’église, les ouvriers ont trouvé des restes de l’entrée d’un temple qui date du temps d’Hérode. Ce sont ces vestiges qui se trouvent face à moi.

    Cette découverte m’a paru incroyable. Même la ville des grandes religions, le saint des saints du Christianisme, le berceau du Judaïsme, celui qui abrite l’un des lieux les plus sacrés de la religion Musulmane, même cette ville de Jérusalem, chef-lieu du sacré par excellence, cache des traces des très anciens cultes païens qui existaient bien avant ces grandes religions. Lorsque j’en ai pris conscience, j’ai ressenti quelque chose de vertigineux me traverser. Qui sait le nombre de vieux temples, idoles anciennes, tunnels et caves tant de fois séculaires qui se cachent sous mes pieds en cet instant, en cette vénérable Jérusalem ?

    Lorsqu’on remet les choses en perspective, notre appétit insatiable et égocentrique d’importance et de poids au sein de ce monde est très vite balayé. Nous ne sommes rien, ou vraiment peu de chose. Nous ne sommes qu’un maillon de la chaîne de l’histoire humaine, qu’une goutte d’eau qui participe à faire s’écouler le flot de la rivière. Et la terre porte les stigmates de nos anciennes croyances, tout comme celle de nos vanités. Il est bon de ne jamais l’oublier, ça. Nous ne sommes que peu, très peu de choses. Et à la terre, nous reviendrons !

    D’ici-là, qui peut vraiment dire ce qui se cache sous nos pieds ?

    ***

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  • Carnets de voyage – Mystérieuses chapelles en Centre Bretagne 2/2

    Carnets de voyage – Mystérieuses chapelles en Centre Bretagne 2/2
    Illustration de Antonin Briand (Heyton’Studio)

    Par Aurore Blanc

    Vous souvient-il de la tragique histoire de Saint Trémeur que l’on représente portant sa propre tête dans ses bras ? Et de Saint Gildas, l’ermite qui le cacha un temps de la folie meurtrière de son père ?

    Dans les environs du village de Guerlesquin (Finistère) où a lieu le fameux championnat de lancer de menhir tous les premiers jeudis d’août, nous fîmes un matin de juin d’autres étranges découvertes. A cette occasion, nous réalisâmes avec émerveillement à quel point un village, un canton ou une région peuvent entremêler à loisir les histoires populaires pour donner une explication « logique » à la présence d’éléments naturels ou de bâtiments remarquables. Absolument fascinant. Comment sont nées ces histoires ? Qui les a inventées ? Quand exactement ? Et laquelle vint en premier ? Difficile de le savoir avec certitude, car elles se sont d’abord et surtout transmises oralement pendant de longues décennies, voire pendant des siècles. Nous fûmes également frappés de découvrir dans un si petit périmètre plusieurs lieux insolites qui attirèrent notre attention presque simultanément, nous donnant l’impression de ne plus savoir où donner de la tête. Quel plaisir d’éprouver ce sentiment d’euphorie et d’effervescence intellectuelle lors de nos chasses aux contes ! La Bretagne est décidément une région aux richesses incommensurables qui nous donne parfois la sensation d’habiter un gigantesque jeu de piste aux énigmes infinies…

    L’histoire de la chapelle Saint Trémeur tisse par exemple sa trame en lien avec d’autres légendes locales autour du personnage de Saint Gildas. Laissez-moi vous conter celle qui explique la présence du Menhir de Kerhellou, dit le « menhir du diable » ou la « quenouille de la vieille sorcière ». Situé à seulement deux kilomètres de la chapelle Saint Trémeur, au bout d’un champ en bordure de la D42, on voit de loin se dresser sa claire silhouette. Ses six mètres de haut en font un remarquable spécimen de la gente rocheuse. La légende locale raconte que quand Saint Gildas voulut installer son ermitage dans le vallon dont nous vous avons parlé dans l’épisode 1, il se heurta au mécontentement d’une vieille sorcière qui occupait le joli écrin de verdure. Pour déterminer qui gagnerait le droit d’y vivre (notons que la vieille y vivait déjà, tranquille et solitaire, mais bon, quelle légitimité accorder à une vieille sorcière ?), Saint Gildas lui lança un pari : si elle parvenait à construire autour dudit terrain un enclos de pierres avant le chant du coq le lendemain, le lieu serait à elle pour de bon. Ni une ni deux, la vieille à la force surhumaine se mit à collecter dans le coin toutes les grosses roches qu’elle trouvait. Mais prise par sa tâche, elle ne vit pas le jour se lever, et quand elle entendit le chant du coq, elle portait encore sur son dos la dernière pierre manquant à son enclos, à seulement deux kilomètres (c’est peu, en pas de sorcière). De rage, elle jeta la roche restante qui vint se planter dans un champ où elle se trouve toujours. Saint Gildas gagna donc le pari… Et se fit en prime construire à moindre coût son enclos paroissial !

    A quelques centaines de mètres de là, toujours le long de la D42, nous découvrîmes peu après les pittoresques ruines de la chapelle Saint Thégonnec dont seule demeure une magnifique arche gothique qui constituait l’arrière du chœur de l’ancien édifice, construit au milieu du XVIème siècle. Sous les ronces amassées, nous devinâmes quelques murailles de vieilles pierres qui esquissaient le tracé du bâtiment avec une poésie toute romantique. Des ronces et des ruines. Et un tout petit écriteau qui mentionnait une nouvelle fontaine (comprendre « source guérisseuse ») à quelques pas de là. C’est de cette source que la chapelle aurait tiré à ses grandes heures son pouvoir de guérison. En effet, on invoquait Saint Thégonnec pour se protéger des épidémies, notamment de la peste et du choléra. L’histoire raconte que Saint Thégonnec, originaire comme Saint Gildas du Pays de Galles, aurait apprivoisé un cerf pour l’aider à tirer la charrette dans laquelle il transportait les pierres nécessaires à l’édification de son église. Mais un loup attaqua et dévora l’animal. Saint Thégonnec le sermonna alors si durement que le loup n’eut d’autre choix que de prendre la place du cerf pour terminer de convoyer les pierres. Ainsi, on reconnaît Saint Thégonnec toujours représenté avec un cerf et un loup à ses côtés.

    Ici encore, point de hasard concernant l’emplacement de l’édifice religieux, des fouilles ayant révélé qu’il avait été construit sur l’emplacement d’un ancien Lech gaulois (mégalithe plat ou oblongue) qui indiquait un lieu de culte, peut-être funéraire.

    Ainsi, bercés par toutes ces histoires où se mêlent magie et religion comme c’est si souvent le cas en Bretagne, nous reprîmes la route pour regagner notre jolie ferme et notre ménagerie à nous, en attendant de repartir en quête de nouvelles aventures.

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  • Carnets de voyage – Mystérieuses chapelles en Centre Bretagne 1/2

    Carnets de voyage – Mystérieuses chapelles en Centre Bretagne 1/2
    Illustration de Antonin Briand (Heyton’Studio)

    Par Aurore Blanc

    Depuis que je vis en Bretagne, je ne me lasse pas d’en sillonner les forêts et les rivières. C’est d’abord la dimension païenne du rapport de cette région à la nature qui m’attire dans mes choix d’excursions. J’ai appris au fil de mes promenades que, bien que cette vision d’une nature magique soit largement fantasmée, il est des endroits d’où émanent indéniablement une force vive et des mystères insondables. J’ai appris aussi que cette aura mystique n’est pas propre aux seules forêts et rivières. Car la Bretagne est aussi une région profondément chrétienne où les chapelles ont presque aussi bien poussé que les chênes à présent centenaires. 

    C’est sur les conseils de mon amie A. que je suis partie avec Antonin à la rencontre de la chapelle Saint Michel de Braspart, située sur la montagne Saint Michel ( à ne pas confondre avec le célèbre mont du même nom !), aux alentours de la commune de Saint Rivoal dans le parc naturel régional d’Armorique. A. m’avait raconté un soir, au coin du feu de la jolie taverne de l’Elixir, que dans un de ses souvenirs d’enfance, la pluie s’était mise à y tomber soudainement lorsqu’elle était sortie de la voiture sous un ciel jusque là clément. Elle se souvenait aussi qu’aucune croix n’y restait en place, ni dehors, ni dedans, ce qui avait piqué ma curiosité.

    Après une virée ressourçante dans la forêt de Huelgoat (voir article précédent), nous nous garons tout en haut du mont et nous asseyons un moment pour contempler la vue imprenable sur les environs. Depuis une dizaine d’années que je vis en Bretagne, je n’avais jamais vraiment compris ce que désignait le terme «  lande ». Du haut de la montagne Saint Michel, cheveux au vent, je prends enfin la mesure de ce qu’il signifie. Quelques forêts au loin, aucun village à l’horizon, et d’immenses étendues vertes où la végétation rase cache quelques tourbières. La lande, la lande, et encore la lande où j’ai cru entendre toute la nuit précédente danser les Korrigans des histoires de mon enfance. 

    Nous nous avançons vers la chapelle qui effectivement ne porte pas la traditionnelle croix en haut de son petit clocher. A l’intérieur, pas de bancs, pas d’autel, pas de croix non plus. Mais un nid d’hirondelles caché dans la charpente. C’est la première fois que je retrouve cette ambiance de sanctuaire spontané dans un édifice religieux. Les quelques chaises, les rebords des fenêtres et la petite table en pierre contre le mur du fond sont couverts de fleurs séchées, de galets peints et de petits mots de paix. Des graffitis amoureux ornent les murs, rappelant en toute simplicité que la vie est belle et qu’il faut en éprouver de la gratitude autant que faire se peut.

    Un drôle d’homme se tient là, debout, un pendule à la main qui tourne avec un mouvement raide et précis. Il nous explique que c’est sur ce point énergétique que devait se trouver l’autel, et que les édifices religieux ne sont jamais construits par hasard. Selon lui, il était courant de faire appel à des personnes aux dons particuliers au moment de bâtir les lieux de culte, même les lieux chrétiens, et cela ne nous semble pas dénué de sens à nous qui arpentons la Bretagne à la recherche de lieux singuliers où nous faisons régulièrement d’étonnantes rencontres. L’homme au pendule nous explique que la chapelle Saint Michel de Braspart est construite sur « la ligne Saint Michel », un grand courant d’énergie tellurique qu’il appelle aussi le « le serpent » ou « la vouivre ». A l’aide d’une grande baguette de cuivre, il nous montre comment repérer les courants d’énergie qui traversent le lieu et nous explique qu’il était important de les repérer car ils aidaient les fidèles à se décharger de leurs énergies négatives pour pouvoir se recharger au moment de l’eucharistie, point culminant de la messe catholique. 

    Le soir-même, après une journée de vadrouille, nous tombons par hasard sur un lieu qui concrétise étonnamment tout ce que nous a dit cet homme. La chapelle Saint Trémeur, cachée au bas d’un chemin abrupt au cœur d’un écrin de verdure dans les environs de Guerlesquin, a visiblement été construite une première fois au XIIe siècle sur le lieu d’un culte celte très ancien, en témoigne le petit dolmen qui la jouxte. Cette adorable chapelle a la particularité d’être construite sur deux niveaux. L’escalier qui contourne la façade principale et descend vers les fondations de l’édifice mène à une petite source à demi enfouie et appelle clairement les croyants à la purification. Le bassin est surmonté d’une étrange statue représentant un homme qui tient sa tête dans ses bras. Après quelques recherches, nous retraçons le fil de l’histoire de Saint Trémeur. Selon la légende, un moine Gallois (qui deviendra le futur Saint Gildas) venu christianiser l’Armorique au VIe siècle  s’était retiré en ermitage sur le lieu. C’est auprès de lui qu’est venue se réfugier la reine Triphine (« fidèle », en Galois), femme du cruel roi Conomor « le maudit » qui régnait en ce temps sur le nord de L’Armorique. En effet, une prophétie délivrée par une vieille sorcière avait prédit au tyran qu’il serait un jour tué par son fils, ce qui le poussait invariablement à assassiner ses épouses ( la légende pourrait être une des sources ayant inspiré Charles Perrault pour son conte «  La Barbe Bleue »). L’histoire se poursuit avec la naissance du fils de Triphine et Conomor, Trémeur, qui grandit caché de son père à l’ermitage sous la protection de Saint Gildas. Jusqu’au jour où, devenu jeune homme, il affronte par hasard son père dans un tournoi. Ce dernier, reconnaissant sur le visage juvénile les traits de sa femme enfuie, le décapite sans autre forme de procès. Une histoire bien tragique qui peut expliquer pourquoi la source au pied de la chapelle a la réputation de guérir les maux de tête. 

    J’y crois ? J’y crois pas ? Pour nous qui avions choisi de dormir sur les lieux, ce fut tout du moins un moment apaisé et hors du temps où le chant des multiples oiseaux et le bruissement du vent nous inspira une chanson que nous parvînmes à composer et enregistrer en une heure à peine.

    Bien d’autres légendes entourent les chapelles et vestiges mégalithiques de la région. Rendez-vous dans deux semaines pour connaître l’histoire de la sorcière qui affronta Saint Gildas en duel, et celle d’une chapelle qui guérit des épidémies. En ce moment, ça peut toujours être utile !

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